Le Pont-Neuf

En dépit de son nom, le Pont-Neuf est le pont visible le plus ancien de la capitale. Dans le mot « neuf » il faut entendre nouveauté car ce pont en regorge. Premier pont en pierre. Premier pont à relier les deux rives de la Seine. Premier pont dénué d’habitations. Premier pont doté de trottoirs protégeant les piétons des chevaux et de la boue.

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Naissance

Dès le milieu du XVIe siècle, la nécessité d’un pont aux abords de l’île de la Cité se fait ressentir. Seuls quatre passages permettent de franchir le fleuve et ils sont souvent encombrés (le début des célèbres embouteillages parisiens). Sa construction est décidée en 1577. Le 2 novembre, une commission est chargée par le roi Henri III d’en assurer l’édification, aux frais du Trésor. Claude Marcel, contrôleur général des Finances, assure les communications entre les deux partis. Henri III pose, en grand apparat, la première pierre le 31 mai 1578, en présence de la reine-mère Catherine de Médicis et de la reine Louise de Lorraine. Pourtant le roi n’avait guère le cœur en joie, car le matin même, il avait enterré, en l’église Saint-Paul, ses mignons, Quelus et Maugiron, tués en duel. Les Parisiens le surnommèrent, non sans ironie, le pont aux pleurs. Les travaux, sous la direction de l’architecte Baptiste Androuet du Cerceau, puis de ses constructeurs Guillaume Marchant et François Petit, se poursuivent pendant presque trente ans (1578-1607).

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Henri IV inaugure le pont à cheval en 1607 et le baptise Pont-Neuf. Le chantier ayant dû être interrompu, entre 1588 et 1599, suite au soulèvement de la ville contre le roi.

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Long de 238 m, large de 20,50 m (11,50 m de chaussée et 9 m de trottoirs), le Pont-Neuf se compose de deux ponts distincts, séparés par un terre-plein central. La partie nord possède sept arches, dont les ouvertures sont comprises entre 16,40 m et 19,40 m. Le grand bras du pont mesure 154 m de long. Tandis que la partie sud se contente de cinq arches, d’ouvertures comprises entre 9 et 16,70 m. Le petit bras mesure quant à lui 78 m de long. Les arches sont toutes en plein-cintre mais de largeurs différentes. Les piliers reposent sur des plates-formes de madriers de bois posées sur le fond du lit de la Seine, formé de sédiments durs. Ces derniers se terminent par des avant-becs pointus, surmontés de tourelles.

Une corniche moulurée est soutenue par de hautes consoles, posées elles-mêmes sur 385 mascarons (ou masques grotesques) attribués à Germain Pilon. Les têtes présentent une grande variété d’expressions et d’ornements. On y distingue des faces de satyres, parfois barbus ou cornus comme des béliers, d’autres moustachus coiffés de diadèmes de coquille, de grappes de raisin, de feuilles aquatiques ou de vignes.

 Samaritaine

En 1608, Henri IV autorise la construction d’une grande pompe à eau, au niveau de la deuxième arche depuis la rive gauche, dite Pompe de la Samaritaine. Son rôle est d’alimenter en eau les palais du Louvre et des Tuileries, ainsi que les jardins. Le château d’eau est fini en 1609, œuvre de son inventeur flamand Jean Linthaër. Il s’agissait d’un petit immeuble d’habitation sur pilotis entre ceux-ci tournaient deux roues de moulin. La façade était ornée d’un bas-relief en bronze doré représentant la rencontre du Christ et de la Samaritaine au puits de Jacob, œuvre de Bernard et René Frémin. Jean (4.1-14) : « Quand Jésus apprit que les Pharisiens avaient entendu dire qu’il faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean, il quitta la Judée et regagna la Galilée. Or, il lui fallait traverser la Samarie. C’est ainsi qu’il parvint dans une ville de Samarie appelée Sychar, non loin de la terre donnée par Jacob à son fils Joseph, là-même où se trouve le puits de Jacob. Fatigué du chemin, Jésus était assis tout simplement au bord du puits. C’était environ la sixième heure. Arrive une femme de Samarie pour puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire ». […] Mais cette femme, cette Samaritaine, lui dit : « Comment ? Toi, un Juif, tu me demandes à boire à moi, une femme samaritaine ! ». Les Juifs, en effet, ne veulent rien avoir en commun avec les Samaritains. Jésus lui répondit : « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : « Donne-moi à boire », c’est toi qui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive ». La femme lui dit : « Seigneur, tu n’as pas même un seau et le puits est profond ; d’où la tiens-tu donc, cette eau vive ? Serais-tu plus grand, toi, que notre père Jacob qui nous a donné le puits et qui, lui-même, y a bu ainsi que ses fils et ses bêtes ? ». Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif ; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle ».

La pompe était surmontée d’une horloge astronomique, égrenant les heures, les jours et les mois, associée à un bruyant carillon, dont la résonance attirait les promeneurs. Les badauds venaient admirer le défilé des douze apôtres à midi. Le bâtiment servait de logement au gouverneur, responsable de la sécurité des boutiques installées sur le pont. En 1665, un cadran anémonique fut ajouté à l’édifice. Par le moyen d’une renommée tournante au gré du vent, le cadran se haussait quand l’air était pesant et se baissait quand il était léger. La pompe est démolie et reconstruite par Robert de Cotte entre 1712 et 1719, puis rénovée par Soufflot et Gabriel vers 1771. Le 26 août 1791, Louis XVI donne la fontaine à la municipalité. Les bronzes sont expédiés à la fonte et la façade est démolie. Le monument est transformé en poste de garde nationale. Devenu gênant pour la navigation, la pompe est détruite en 1813. Une de ses cloches est alors transférée à l’église Saint-Eustache.

Commerces

A la fin du XVIIIe siècle, le Pont Neuf est très populaire en raison de ses animations commerciales. Les promeneurs y faisaient de bonnes comme de mauvaises rencontres, entre les autres badauds, les commerçants et les escrocs. En 1769, le roi Louis XV permet aux marchands ambulants de s’installer dans les demi-lunes du pont. Nous pouvions y côtoyer bouquinistes, frituriers, tondeurs de chiens, limonadiers, merciers, confiseurs, marchands d’encre, arracheurs de dents, marchands d’onguents, danseurs, chansonniers, bateleurs et coupe-bourses. Hélas, ce pont était le lieu privilégié par les coupe-bourses et les tire-laines. Les premiers détachaient les bourses que les hommes et les femmes portaient à leur ceinture, tandis que les seconds arrachaient brutalement les manteaux des épaules des passants, puis prenaient leurs jambes à leur cou.

C’est ici qu’opérait, sous Louis XIII, un joueur de gobelets à la dextérité légendaire. Célèbre au point de prêter son nom au cardinal de Richelieu : maître Gonin, ce qui signifiait « fourbe habile ». Des boutiques fixes y emménagent plus tard, mais elles seront détruites vers 1851. Quelques décennies plus tard sur la corbeille de la deuxième arche, à l’emplacement même de l’ancienne pompe à eau, s’installe un jeune homme qui, sous un grand parapluie rouge, bonimente et crie sa marchandise. Cet homme se nomme Ernest Cognacq. Dans les années 1850, les boutiques laissent place à des bancs en pierre, faisant corps avec le parapet. En raison de sa vétusté, le pont est reconstruit entre 1848 et 1855. En 1854, Victor Baltard ajoute des candélabres sur le pont et le terre-plein central. Leurs pieds sont ornés de têtes de divinités fluviales en alternance avec des dauphins.

Le pont fait l’objet d’un classement au titre des Monuments historiques depuis 1889. Son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO date de 1991. Entre 1990 et 2007, la ville de Paris est obligée de pratiquer la rénovation complète du pont. Celui-ci a inspiré de nombreux artistes au fil des ans, comme le plasticien Christo, qui l’a totalement emballé dans 40 000 m² de tissu en 1985, ou le couturier Kenzo, qui l’a recouvert de fleurs en 1994.

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Pour information, le Pont-Neuf a servi de décor aux films Quatre nuits d’un rêveur de Robert Bresson (1971), Les Amants du Pont-Neuf de Léos Carax (1991) et La Mémoire dans la peau de Doug Liman (2002).

Tous aux barricades !

La chaussée du Pont-Neuf fut certes arpentée par les commerçants, les voleurs, les filles de joie et les badauds, mais également par les révolutionnaires. En 1648, Paul de Gondi, coadjuteur de l’archevêque de Paris, accosta les Parisiens, suite à l’arrestation de Pierre Broussel. Surnommé le « père de la Fronde », il s’opposait avec violence, au Parlement, aux idées de Mazarin ; celui-ci étant fortement résolu à le mettre en prison. Ce fut « la journée des barricades », qui eut lieu sur le Pont-Neuf et dans la rue de l’Arbre-Sec. Bien que réprimés par la force, les Frondeurs obligèrent Anne d’Autriche à libérer le Patriarche, porté en triomphe jusqu’à sa maison de l’île de la Cité. Autre journée de tension : quelques temps avant la Révolution, on y brûla les effigies de Calonne et Brienne, ministres de Louis XVI. Le 31 mai 1793, on y annonça la chute des Girondins.

Statue équestre d’Henri IV 

La statue se dresse sur le terre-plein central, à la pointe de l’île de la Cité, reliant les deux parties du Pont-Neuf. Il s’agissait de la première statue équestre de plein air dédiée à un souverain. La réalisation de ce groupe en bronze connut bien des vicissitudes. Dès 1604, Marie de Médicis projette la réalisation d’un monument équestre en l’honneur de son époux. Un cheval de bronze, destiné à porter une statue de Ferdinand de Toscane (hélas décédé avant), est offert à Marie de Médicis par son père Cosme II, grand-duc de Toscane. Cadeau relatif car la reine doit tout de même s’acquitter des frais de transport et de la rémunération de l’artiste, Jean de Bologne. A la mort de ce dernier, survenue en 1608, son élève Pietro Tacca entreprend de terminer l’œuvre. Par malheur, le bateau transportant l’animal fait naufrage le 30 avril. Après un laborieux sauvetage, le cheval étant enlisé dans le sable, le cheval prend place sur le terre-plein en juin 1614. Quant à l’effigie cavalière du roi, exécutée par Gilbert Dupé, elle ne sera mise en place que plusieurs années après (1635), sous le regard bienveillant de Louis XIII. Le groupe est entouré des quatre esclaves enchainés en bronze et des bas-reliefs de Pierre Francheville de Cambrai.

Ces esclaves étaient représentés à différents âges de la vie, « permettant de souligner l’universalité du pouvoir royal sur les hommes et les continents ». Le 14 août 1792, la royale effigie est brisée et envoyée à la fonderie, ainsi que les bas-reliefs, pour faire des canons. Par chance les esclaves furent épargnés car considérés comme des victimes du souverain. Ils sont aujourd’hui visibles au musée du Louvre. Des débris du cheval de la statue d’Henri IV, retrouvés dans la Seine, sont visibles au musée Carnavalet : l’antérieur gauche du cheval, une des bottes du roi, sa main gauche ainsi que son bras droit tenant le pommeau.

L’emplacement resta vide durant le Consulat et l’Empire, enfin presque. Un café s’installa momentanément sur place. Le projet d’élever une colonne, haute de 104 m, de 14 m de diamètre, surmontée d’un observatoire fut évoqué. Le 3 mai 1814, à l’occasion de l’entrée de Louis XVIII, une statue provisoire est exécutée par Henri-Victor Roguier, à partir d’un moulage en plâtre d’un des chevaux du Quadrige de la Porte de Brandebourg. Le socle du monument portait l’inscription : « Le retour de Louis fait revivre Henri ». Elle est remplacée le 25 août 1818 par la statue de François-Frédéric Lemot visible actuellement, payée par souscription nationale. Le bronze fut fourni par les statues de Napoléon situées sur la place Vendôme et de Boulogne. Henri IV est représenté la tête nue, ceinte d’une couronne de laurier, le corps vêtu d’une armure à la française, main gauche sur la bride du cheval, main droite tendue serrant le bâton de commandement à fleurs de lys.

Lors de sa réalisation, plusieurs objets furent placés dans le ventre du cheval : des parchemins narrant l’inauguration de la statue, 26 médailles et trois ouvrages sur Henri IV. Ces documents sont aujourd’hui conservés aux Archives nationales. Parmi les praticiens se trouvait un fervent bonapartiste. Outragé, le fondeur Mesnel vengea la profanation des statues impériales en dissimulant dans le bras droit d’Henri IV une effigie de Napoléon emballée dans des pamphlets antiroyalistes. En 1820, le piédestal est décoré de deux bas-reliefs ; au nord, l’Entrée d’Henri IV dans Paris en 1594, et au sud, Henri IV distribuant du pain aux Parisiens. Aujourd’hui, le cavalier surplombe toujours le carrefour de son piédestal surélevé de sept marches et est entouré d’une grille.

 

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