Le Café anglais

Le Café anglais connut une histoire hors norme, sous le signe de l’opulence en dépit d’un emplacement maudit diraient certains. En effet, l’immeuble se situait au 13 rue de Marivaux et 13 boulevard des Italiens.

Le Café anglais a ouvert en 1802 sous la direction de François Georges Delaunay, originaire de Normandie. Le nom fut choisi en l’honneur du traité de paix d’Amiens signé cette année-là avec l’Angleterre. A son ouverture, le Café anglais était un petit bistrot d’allure modeste fréquenté par des cochers et des domestiques, par quelques officiers anglais résidant à Paris qui lui trouvaient des airs de taverne londonienne. Mais la rupture de la trêve intervenue l’année suivante fit perdre au cabaret presque toute sa clientèle. Il est racheté par un marchand de vin bordelais nommé Buret qui pour faire connaître ses meilleurs crus les accompagnaient de mets délectables. Ce négociant eut l’idée de convier dans son établissement les dix plus fameux gourmets de la capitale. Le lendemain, ils se répandirent dans tout Paris pour vanter l’excellence des vins et des mets qu’on pouvait déguster chez le sieur Buret. Le Café anglais était lancé. Des acteurs et des actrices populaires y eurent leurs habitudes. On y déjeunait « à la fourchette », on y mangeait à la carte, on y savourait le potage à la Cameroni, on y dégustait les meilleurs vins de Bordeaux. Son successeur Pierre Chevreuil, en 1816, le dirigea ensuite jusqu’en 1827, date à laquelle le fils de François Delaunay le dirige à son tour. La famille Delaunay quitta définitivement le Café anglais en 1836. Alexandre Delhomme, originaire de Bordeaux (lui aussi), devint le propriétaire du café en 1855 en l’achetant à un ancien notaire, Monsieur Lourdin, successeur lui-même de Monsieur Talabasse. Le patron s’adjoint les services du chef Adolphe Dugléré, personnage génial et taciturne, qui en fit un des meilleurs restaurants de Paris.

anglais 02A la fin du Second Empire, le Café anglais était devenu le plus huppé de la capitale, dont la réputation était connue de toute l’Europe. Les gens venaient de partout dans le monde pour déguster ses écrevisses à la bordelaise et sa soupe à la tortue. En dépit de sa façade austère, l’intérieur était décoré avec soin : boiseries en acajou et noyer, de grands rideaux rouges, miroirs clinquants patinés à la feuille d’or, un éclairage discret… Les salons accueillaient une clientèle aisée accompagnée de « cocottes ». L’établissement comptait 22 salons et cabinets privés dont le « Grand 16 » qui vit défiler les plus hautes personnalités parisiennes et étrangères. A cette époque fut créé le potage Germiny à l’oseille (dédié au comte Germiny, gouverneur de la Banque de France). Dugléré créa les « pommes Anna » en hommage à la courtisane Anna Deslions.

anglais 05Il composa le menu du célèbre dîner des Trois Empereurs réunissant le tsar russe Alexandre II, le roi de Prusse Guillaume 1er et Bismarck, lors de l’Exposition universelle de 1867 à Paris. Ce souper historique comportait quinze services, accompagnés de huit vins différents. L’original du menu figure en bonne place au musée du restaurant de la tour d’Argent. Les soupers constituaient la grande vogue du Café anglais. Quantité de membres des cercles les plus élégants de l’époque fréquentaient le « Grand 16 », après la sortie des théâtres. Citons M. Paskiewitz, le comte Tolstoï, le duc de Grammont-Caderousse, le comte Charles et le comte Robert de Fitz-James, lord Hamilton, le duc de Rivoli, devenu prince d’Essling, le capitaine de Gallifet, M. Bryan qui avait coutume après le souper de verser une bouteille de curaçao dans le piano, M. Max Foy, le marquis de Caux avant son mariage avec Mme Patti, le baron de Courvat, M. Pietri devenu secrétaire des commandements de l’impératrice Eugénie, le prince Poniatowski écuyer de l’empereur, les barons François et Antonio d’Ezpeleta, le marquis de Saint-Sauveur, M. Ashton Blount, le comte de Saint-Priest fréquentaient le café.

anglais 04Ces joyeux lutons avaient pris l’habitude de jeter la vaisselle par la fenêtre, après un souper bien arrosé, au point que le patron leur réservait une vaisselle de second ordre. Ces derniers abandonnèrent l’établissement pour le « Grand 6 » de la Maison Dorée vers 1868. Le « Grand 16 » accueillit également de nombreuses têtes couronnées : le roi Léopold II et la reine des Belges, le prince de Galles (futur Edouard VII), le roi Louis II de Bavière, le prince Oscar de Suède, le prince d’Orange, la reine Isabelle II d’Espagne, Li-Hung Chang, Victor-Emmanuel II… Tous les menus sont conservés comme des trophées. La guerre de 1870 mit fin à la vie joyeuse et le Café anglais supprima les soupers, sauf les jours de bal à l’Opéra. Léon Létain succéda à Dugléré en 1877 et conserva la queue de la poêle jusqu’en 1907. Delhomme mourut en 1879. Une société se forma au capital de deux millions et demi, composée de grands financiers, MM Heine, comte de Camondo, Alphen et Denières, afin de racheter le restaurant. M. Bourdel racheta le restaurant en 1893. Sous la Restauration, l’établissement devint le lieu de réunion des poètes et écrivains comme Alfred de Musset, Eugène Sue, Barbey d’Aurévilly, Alexandre Dumas père, Roger de Beauvoir… De nombreux auteurs se servirent du décor du Café anglais pour leurs intrigues. Ainsi Balzac y conduisit Eugène de Rastignac et Delphine de Nucingen (le Père Goriot), puis Lucien de Rubempré y rencontre Rastignac et Henri de Marsay (Illusions perdues). Flaubert, dans L’Education sentimentale, y fait dîner Frédéric et Rosanette. Raymond Queneau y initie le personnage d’Icare aux mondanités parisiennes autour d’un bruyant plat d’huîtres d’Ostende, dans le Vol d’Icare. Babette, personnage éponyme du roman de Karen Blixen, Le Dîner de Babette, y est une cuisinière renommée qui se réfugie au Danemark pour fuir la répression de la Commune de Paris en 1871. Dans le roman de Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Françoise, la cuisinière de la famille du narrateur, le cite comme l’exemple du restaurant pratiquant une cuisine traditionnelle et excellente. Dans son ouvrage, Du côté de chez Swan, son héros inquiet et jaloux y recherche Odette. Dans Les Bijoux de Guy de Maupassant, le personnage y dîne lorsqu’il devient riche. Henry James y situe quelques scènes dans l’Américain. L’immeuble fut mis en vente en 1910 et le Café anglais disparut en 1913. L’immeuble fut rasé et remplacé par un bâtiment de style Art Nouveau.

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