Georges Cadoudal

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Paris vient de trembler ! Une incroyable explosion vient d’ébranler la capitale, en ce soir du 3 nivôse an IX (24 décembre 1800). Un immense nuage de poussière et de fumée plonge les rues dans le noir et le silence. Puis les premiers cris d’agonie et d’horreur retentissent. La petite rue Saint-Nicaise, qui court du palais des Tuileries à la Comédie-Française, est un champ de bataille. Des maisons sont éventrées, la rue est un cratère profond dont les pavés ont volé, déchiquetant les étals de commerçants au passage, des morceaux de corps humains sont mélangés dans un immense charnier sanglant avec ceux des chevaux. L’attentat de la rue Saint-Nicaise, surnommé la « conspiration de la machine infernale » visait à assassiner Napoléon Bonaparte, Premier consul de France. Il en sort sain et sauf. Mais remontons dans le temps.

Le 26 frimaire IX (17 décembre), les Chouans Carbon, Limoëlan et Saint-Régeant achètent une charrette légère à deux roues et un cheval à un grainetier de la rue Meslay nommé Lambel. François-Joseph Carbon est un homme trapu, avec une barbe blonde et une cicatrice au sourcil, âgé de 44 ans. Il a combattu les Bleus en Vendée sous le commandement de Louis de Bourmont ; il est l’ancien domestique du chevalier Limoëlan. Ses complices sont Joseph Picot de Limoëlan, colonel ayant exercé divers commandements en Ille-et-Vilaine, Pierre Robinault de Saint-Régeant, colonel de la Légion de la Trinité-Porhoët. Carbon se présente comme un colporteur ayant acheté une provision de sucre brun qu’il doit transporter à Laval, afin de l’échanger contre du tissu. Pour y parvenir, il a besoin de la charrette et de la jument de Lambel. Celui-ci lui vend l’une et l’autre pour 200 francs. Carbon et ses compagnons les conduisent 19 rue de Paradis, près de Saint-Lazare, où ils ont loué un logement. Là, ils passent cinq jours à fixer un grand tonneau de vin à la charrette avec dix gros cercles de fer. L’idée est de remplir le tonneau de poudre, afin de la transformer en bombe et de la faire éclater sur le passage de Bonaparte. Le 1er nivôse (22 décembre), Saint-Régeant se rend sur la place du Carrousel afin de repérer l’emplacement idéal pour la machine. Il choisit la rue Saint-Nicaise, au nord du palais des Tuileries, près de la rue Saint-Honoré, plus ou moins en face de l’actuelle place du Théâtre-Français.

Le 3 nivôse, en fin d’après-midi, Carbon et Limoëlan, qui ont endossé des blouses bleues de charretiers, harnachent la jument à la charrette et la conduisent, Porte Saint-Denis, dans la banlieue nord de Paris. Dans un immeuble abandonné, les deux hommes chargent la poudre dans le tonneau, puis ils se rendent avec leur chargement rue Saint-Nicaise. Limoëlan traverse la place du Carrousel et rejoint son poste, près de l’hôtel de Longueville, d’où il pourra lancer à ses compagnons le signal convenu pour la mise à feu. Carbon a arrêté la voiture devant la boutique d’un limonadier, le « Café d’Apollon », où sont attablés une vingtaine de clients. Saint-Régeant aperçoit une fillette de 14 ans du nom de Marianne Peusol, dont la mère est marchande de quatre-saisons près de la rue du Bac. Il donne à l’enfant 12 sous pour tenir la jument quelques minutes. Tout en fumant sa pipe, il arpente la rue dans l’attente du signal de son complice.

A 19h, inconscient du danger qui le menace, certain que sa police a neutralisé tous les complots contre sa personne, Bonaparte détendu et fatigué, se laisse convaincre par Joséphine de se rendre à l’Opéra pour assister à la première représentation en France, de l’oratorio « Die Schöpfung » (la Création) de Joseph Haydn. Le carrosse de Bonaparte est précédé par une escorte de cavaliers de la Garde consulaire. Les maréchaux Jean Lannes, Louis-Alexandre Berthier et Jacques Law de Lauriston accompagnent le Premier consul. Un second carrosse conduit son épouse, sa belle-fille Hortense de Beauharnais et sa sœur Caroline. Le carrosse de Bonaparte, conduit par César, légèrement alcoolisé, passe la rue Saint-Nicaise et entre dans la rue Saint-Honoré. Limoëlan panique et oublie de lancer le signal à Saint-Régeant qui perd ainsi une à deux minutes. Quand le chef des grenadiers de la Garde consulaire passe devant lui, Saint-Régeant allume la mèche et s’enfuit. Une épouvantable explosion de poudre enflammée, mêlée de mitraille, ébranle tout le quartier, pulvérisant la petite Peusol et la jument. Ne restent plus que des gens hagards, aux visages noircis, aux vêtements en lambeaux, qui s’enfuient comme ils peuvent. Vingt-deux personnes sont portées manquantes : des consommateurs du café et des passants. Au total, l’attentat fait 22 morts, une cinquantaine de blessés graves, 46 maisons de la rue sont détruites.

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Fouché_Joseph_1759_1820Les portes de Paris sont filtrées avec soin. Au ministère de la Police, quai Malaquais, Joseph Fouché, le pape du renseignement, en collaboration avec le préfet de la police, Dubois, fait rassembler par ses hommes les restes de la jument et de la charrette sur la scène de l’explosion. A partir de ces éléments, la police interroge tous les maquignons de la capitale. La piste conduit à lambel, puis à Carbon et ses complices. Ces preuves innocent les Jacobins, piste privilégiée par Bonaparte. L’attentat a été financé par les Anglais et réellement organisé par le chef chouan Georges Cadoudal, un colosse breton. Carbon se cache chez Melle de Cicé, rue Cassette, puis chez Mme Guyon de Beaufort, une voisine, avant de rejoindre le couvent de la rue Notre-Dame-des-Champs où la mère supérieure lui réserve une chambre au 3e étage. Au bout de deux semaines, crevant d’ennui, Carbon commet l’imprudence de sortir. Immédiatement reconnu par un policier, il est filé jusqu’au couvent. Le 18 janvier 1802, la police de Fouché tambourine à la porte et fouille sans ménagement. On embarque la mère Duquesne, supérieure du couvent, Mme de Beaufort et ses deux filles, la mère et les sœurs de Limoëlan ainsi que Melle de Cicé. Dix jours plus tard, Saint-Réjeant est reconnu rue du Four, suivi et arrêté dans sa chambre 136 rue d’Aguesseau. Le 3 avril 1801, le tribunal criminel prononce la peine de mort et tous deux sont exécutés place de Grève le 20 avril 1801, après un bref procès. Le tribunal acquitte la mère supérieure et les sœurs, qui resteront cependant quelque temps dans les geôles de Fouché. On annoncera que Limoëlan s’est jeté dans la Seine. En réalité, le Breton reste caché durant quatre mois dans les caves de l’église Saint-Laurent avant de retourner en Bretagne en se faisant appeler M. de Clorivière. Puis, il embarque clandestinement à Saint-Malo pour l’Amérique, se fait ordonner prêtre en 1812 et devient le curé de Charleston en caroline du Sud. Il mourut en 1826 après s’être souvent fait huer pour ses opinions royalistes.

Même si Napoléon a fait couper la tête des deux exécutants, le bilan policier est maigre. Les années passent. Georges Cadoudal est retourné en Angleterre. Mais à l’automne 1803, Fouché apprend que le Chouan est de retour à Paris. Pourtant, en janvier 1804, Napoléon doit se rendre à l’évidence, la police n’a toujours pas retrouvé la trace de Cadoudal. Le 23 janvier, le Chouan, caché à Paris depuis le 1er septembre 1803, est allé à Dieppe chercher le général Pichegru, l’ancien chef des armées de Sambre et Meuse qui a rejoint le camp royaliste en 1795. Tous deux logent dans une cachette, rue du Puits de l’Ermite. Le principal lieu de rendez-vous des Chouans est l’établissement de Denand, un marchand de vins installé 98 rue du Bac, à l’angle de la rue de Varenne, sous l’enseigne « à la cloche d’or « . Le 25 janvier, l’empereur décide de piéger les Chouans. Napoléon appelle Pierre-François Réal, adjoint de Fouché au ministère de la police. Les instructions de Napoléon sont claires : Réal va choisir quatre prisonniers chouans et les faire parler. Pour cela, il faut les faire comparaître devant une commission militaire qui les condamnera à mort. S’ils ne parlent pas, ils seront aussitôt fusillés. La liste est dressée : Jean Picot, originaire de Rouen, ex-commandant des Chouans du pays d’Auge, surnommé « Egorge-bleus », Lebourgeois, un cafetier de Rouen. Tous deux sont enfermés au Temple depuis un an. Sur la liste, figurent aussi Hervé Piogé et Louis-Charles Desol de Grisolles, ex-compagnons de Cadoudal. Réal, en fonctionnaire zélé, ajoute un cinquième nom : Querelle, ex-chirurgien de marine arrêté depuis quatre mois et vaguement soupçonné d’espionnage. Querelle parle. Pour donner le change, Desol de Grisolles et Piogé sont acquittés par la commission militaire et renvoyés dans leur cachot. Les trois autres sont condamnés à mort. Dans son cachot, Querelle attend son exécution. Il assiste depuis sa fenêtre au départ de ses deux camarades Picot et Lebourgeois, qui seront fusillés à Grenelle. Bonaparte, Fouché et Réal n’attendaient d’eux aucune révélation tant ils étaient engagés. En revanche, ils misent sur Querelle pour démanteler les réseaux chouans. Ils ont vu juste. Rapidement, Querelle, terrorisé explique à Réal que Cadoudal est bien à Paris et raconte comment ils ont embarqué ensemble fin août près de Dieppe, pour gagner la capitale avec une troupe de sept fidèles.Querelle, aussitôt, est embarqué, emmené à Dieppe, et sommé de retrouver les fermes dans lesquelles il a fait étape avec Cadoudal. Il désigne une ferme proche de Saint-Leu, dans laquelle ils ont logé le soir du 30 août 1803. Il y avait donc là sept Chouans : Cadoudal, Villeneuve dit « d’Assas », la Haye-Saint-Hilaire dit « Oison », Labrèche dit « la Bonté », Jean-Marie dit « Lemaire », Louis Picot dit « le Petit » et Querelle. Grâce à Querelle, Fouché va remonter de ferme en ferme et obtenir de chaque paysan le nom de celui qui les a logés la veille. En douze jours, le parcours de Cadoudal entre Dieppe et Paris est reconstitué et tous les fermiers sont incarcérés au Temple avec leurs familles.Cadoudal est donc entré dans Paris le 1er septembre 1803 dans une voiture conduite par le marquis Charles-Auguste d’Hozier, 27 ans, ancien page du roi, établi comme loueur de voitures rue Vieille-du-Temple. Le marquis d’Hozier a caché Cadoudal rue de Grenelle-Saint-Honoré (actuelle rue Jean-Jacques Rousseau), dans son hôtel de Bordeaux. Mais Cadoudal a préféré loger le soir même chez Denand, le marchand de vins de la rue du Bac. Louis Picot est arrêté et torturé par Thuriot de La Rosière, un ancien conventionnel ami de Robespierre prudemment passé chez les Thermidoriens. On lui écrase les doigts, on lui brûle les pieds, on lui propose de l’argent, mais il ne livre pas la planque de Cadoudal. Un autre Chouan, Bouvet de Lozier, livre sous la torture une autre cachette, rue Carême-Prenant. Elle est vide aussi. Paris est placée en état de siège, les portes de la ville sont fermées et l’on promet la mort à qui logera un royaliste. Les journaux diffusent le signalement de Cadoudal : « 34 ans, 5 pieds 4 pouces, extrêmement puissant et ventru, épaules larges, d’une corpulence énorme… ». La police finit par arrêter la logeuse de Cadoudal et de Pichegru, Mme Verdet, rue du Puits-de-l’Ermite. Mais avant qu’elle n’ait parlé, Cadoudal a déménagé vers une autre cachette, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, avec l’aide du marquis d’Hozier. Cadoudal y est terré 20 jours durant avec ses lieutenants Burban et Joyaut.Mais là encore, ils sont les victimes d’un policier physionomiste. Joyaut finit par sortir prendre l’air et est repéré et filé. La police apprend ainsi qu’un autre Chouan, nommé Léridant, a loué pour le lendemain une voiture portant le numéro 53 pour transporter Cadoudal vers une autre cachette. Le lendemain donc, toute la police de Paris n’a qu’une mission : rechercher la voiture n°53.

Les hommes sont si nombreux que l’affaire porte ses fruits. Repérée, la voiture est discrètement suivie par une nuée de policiers en civil qu’elle va conduire tout droit au repaire : le cabaret de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.Les cabarets sont envahis par les hommes de Cadoudal, des guetteurs attablés derrière les fenêtres qui font semblants de boire et ne quittent pas la rue des yeux. D’autres guetteurs se promènent dans la rue, déguisés en commissionnaires, en rémouleurs. Malgré ces précautions, l’escouade qui suit la voiture n’est pas repérée. En haut de la rue, place Saint-Etienne-du-Mont, une portière s’ouvre subitement et, en un instant, Cadoudal s’est engouffré. Les hommes de Fouché l’ont repéré. Ils accélèrent le pas derrière la voiture. Les Chouans les repèrent. Le cocher fouette le cheval et commence alors une course-poursuite à travers la foule qui s’écarte, terrorisée. La voiture descend par les petites rues du quartier de la Sorbonne et dévale la rue Monsieur-le-Prince. Au coin de la rue Voltaire, Cadoudal saute pour fuir à pied, mais il est pris. Le premier poursuivant, le policier Buffet, est tué d’un coup de pistolet. Caniolle, blessé seulement par le fuyard, assène un tel coup de gourdin sur la tête du Chouan, que celui-ci est sonné. En un instant, Cadoudal est ficelé et conduit à la préfecture, devant le préfet en personne. Le haut fonctionnaire n’obtient aucun aveu car Cadoudal se sachant promis au bourreau, ne dénonce personne.

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Ses camarades Burban et Joyaut ont réussi à se réfugier dans le grenier de « La Reine des fleurs », la boutique du parfumeur Antoine Caron, au coin de la rue du Four et de la rue des Canettes. Mais ils sont dénoncés. Caron purge dix mois d’emprisonnement alors que les deux réfugiés seront exécutés avec Cadoudal. Au retour des Bourbons, Caron sera reçu aux Tuileries et pensionné par le gouvernement jusqu’à sa mort en 1831. Pour l’instant, tous les acteurs du complot sont en prison. Le 6 avril, le général Pichegru est retrouvé « suicidé » dans sa cellule du Temple. Le procès s’ouvre le 9 juin, devant la Cour criminelle et spéciale. Avec Cadoudal, sont également condamnés à mort Lajolais, Russillon, Rochelle, Armand de Polignac, Charles d’Hozier, Rivière, Armand Gaillard, Ducorps, Picot, Bouvet de Lozier, Roger, Coster de Saint-Victor, Deville, Joyaut, Burban, Lemercier, Pierre Cadoudal, Le Ban et Mérille. Les sept premiers sont graciés, les douze autres guillotinés le lundi 25 avril.

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