Charles Dautun

Le 9 novembre 1814, les nommés Delille et Durand, mariniers, ramassent au pied de l’escalier du quai Desaix un paquet qui contient deux serviettes marquées « LS » et « D ». Le torchon qui enveloppe les serviettes est marqué « AD » et entoure une tête d’homme. On y distingue les traces de plusieurs contusions. La barbe parait avoir été nouvellement faite, les yeux sont clairs, les traits peu altérés. Tout prouve que la tête a été récemment coupée. Le sieur Rabiot, instituteur, et le sieur Maroux, épicier, trouvent, le même jour, auprès de la clôture en planches devant la colonnade du Louvre, un paquet extrêmement lourd et contenant un tronc d’homme séparé de la tête et des cuisses. On distingue une plaie sur la poitrine, et la fraîcheur de cette plaie indique qu’il n’a a pas plus de 24h qu’elle a été faite. Deux draps enveloppent le tronc ; l’un est marqué « PC », l’autre « AD ». Les deux serviettes portent « AD, n°30 » ; et la chemise, marquée aussi « AD », a deux déchirures sur le côté gauche de l’estomac et au col. Le soir du même jour, le factionnaire du pont Louis XVI, prévenu par un passant, trouve près du fossé qui borde le pavillon du côté du pont un paquet qui n’est ouvert qu’au corps-de-garde, et qui contient deux cuisses avec leurs jambes. Une redingote coupée à coups de ciseaux et percée à la même hauteur que la chemise marquée « AD » dont le tronc était revêtu, une couverture de laine et deux serviettes marquées « AD, n°30 » se trouvent dans le même paquet. Tous ces débris sont transportés à la morgue. MM. Chailly et Brechet, hommes de sciences, reconnaissent qu’ils appartiennent au même corps. La séparation de la tête et des cuisses a été faite avec beaucoup d’efforts ; les chairs sont dentelées. Il parait que l’homme a été assassiné revêtu de sa chemise et de sa redingote. On reconnait, par le rapprochement des membres et par l’état des articulations, que l’homme assassiné était boiteux. La veuve Leblond, qui vend des livres dans une échoppe placée près de la grille de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, a aperçu le 9 novembre, à 20h00, un homme en habit bleu ou vert portant un paquet blanc qui paraissait très lourd. On fait mouler la tête de l’homme assassiné, on fait son portrait de face et de profil, et pendant un mois toutes les recherches sont inutiles.

Depuis plusieurs jours, la femme Calamare est sans nouvelles d’Auguste Dautun. Etant blessée, elle n’a pas pu elle-même lui rendre visite. Elle est inquiète. Dans les premiers jours de décembre, un ami lui parle de l’assassinat dont tout Paris s’occupe, elle fait le lien avec Auguste. Elle court frapper à la porte de ce dernier, qui demeure au n°79 de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois. Silence. Elle court à la morgue. A la préfecture, on lui montre le buste de Dautun, qu’elle reconnait. La police se rend au domicile de la victime et découvre des papiers dispersés, quelques vases empreints de sang, le plancher lavé. Le 16 décembre, pendant que le commissaire de police constate l’état des lieux, Charles Dautun se présente dans la chambre. Il prétend vouloir prendre des nouvelles de son frère qu’il croyait à la campagne. Il semble découvrir la mort de ce dernier. Le commissaire est sceptique. Il perquisitionne son domicile et ne trouve rien. Depuis le 15 novembre, il vit avec son cousin Girouard, qui a été abandonné par sa femme. Le commissaire apprend que Charles Dautun possède un autre domicile, rue Mouffetard. Nouvelle perquisition inutile. Toutefois, le logeur déclare que le 14 novembre, Charles lui a vendu des effets qui sont reconnus pour appartenir à Auguste Dautun. Diverses personnes déposent, les unes pour avoir acheté du linge, les autres pour avoir transporté avec Charles divers objets tirés de la chambre de son frère.

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Lors de son interrogatoire, Charles va s’empêtrer dans différentes versions. Dans un premier temps, Charles accuse Girouard d’avoir assassiné Auguste parce que celui-ci avait refusé de lui prêter de l’argent. Deuxième version, il a accompagné son cousin chez Auguste. Lorsque celui-ci a ouvert la porte, Girouard l’a frappé à mort. Les deux criminels sont sortis déjeuner et sont revenus à la nuit tombée pour découper le corps. La plupart des effets ont été pris par leur cousin. Troisième version, Charles n’a fait qu’assister au meurtre de son frère aîné, commis par deux autres personnes dont son cousin Girouard. A toutes ces versions, un élément commun : Charles a menti en prétendant tout ignorer de la disparition de son frère. Le président du tribunal s’énerve : quelle est la bonne version ? Vous étiez trois, vous étiez deux, vous étiez seul ? Petit problème, Charles Dautun est incapable de décrire le soi-disant ami amené par Girouard pour commettre le meurtre. Le cousin est à son tour interrogé et il nie tout. Le 8 novembre (jour du meurtre), à 8h00, il était avec sa femme, au n°320 de la rue Saint-Honoré. Quant à sa blessure à la main, il se l’est faite avec un verre cassé dans un café ; déclaration confirmée par le garçon de café. Le 21 décembre, se comprenant perdu, Charles Dautun change de stratégie. Il avoue le crime. Il attribue le meurtre à sa passion pour le jeu. Il reconnaît également être l’assassin de la dame Vaume, sa tante, survenu le 16 juillet 1814, et raconte les détails de ce premier assassinat. Jeanne-Marie Dautun, a été retrouvée morte, baignant dans son sang, chez elle, rue de la Grande-Batelière, par son valet. Girouard est innocent. Charles conduit le commissaire de police chez l’orfèvre auquel il a vendu l’argenterie de son frère. Puis il revient ses déclarations et accuse de nouveau son cousin Girouard, en justifiant qu’il cherchait à le protéger. Girouard est à nouveau interrogé. Il ne connaissait pas Mme Vaume. Il a vu Auguste pour la dernière fois le 9 octobre, après lui avoir demandé de l’argent. Le président s’interroge : comment Charles a-t-il pu décrire dans les moindres détails les deux assassinats s’il n’en est pas l’auteur ou le témoin ? Ils auraient appris ces détails par les journaux. Faux ! Ils n’ont jamais été divulgués à la presse.

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Le président n’est pas dupe ; tous les témoins le reconnaissent. Les commissionnaires que Charles a sollicités, le 16 novembre, pour déménager les biens d’Auguste jusqu’au meublé de la rue Mouffetard reconnaissent leur client et les meubles. Mme Edon confirme avoir loué deux chambres à Charles qui s’en servait de garde-meubles et non de logement, ce qu’elle avait trouvé curieux. Mme Lallemand reconnait avoir acheté des draps pour 48 francs. L’orfèvre Duval a déclaré avoir acheté une montre pour le prix de 66 francs et une fleur de Lys à un certain M. André le 16 novembre. Mme Gerbu a acquis pour 194 francs d’argenterie de 8 novembre. Melle Conrad, femme de ménage de Charles, déclare que son patron transportait les soirs des 9, 10 et 11 novembre de gros paquets. Elle se souvient aussi d’un énorme paquet de linge sur lequel figurait les initiaux « AD » que son patron fit transformer en « CD » et d’avoir vu ce dernier brûler des papiers dans la cheminée. Dautun s’accroche à un alibi qui n’en est pas un et continue d’accuser son cousin. L’avocat-général Girodet s’énerve. « Accusez-vous également Girouard du meurtre de votre tante ? ». Ce qui est curieux c’est que Mme Vaume, comme Auguste Dautun, ont été tués d’un coup de couteau à la gorge et d’un autre à l’estomac, que tous les deux ont été tués le matin avant leur petit-déjeuner et dans les deux cas, bien que n’ayant jamais entendu parler de ces meurtres qui agitaient tout Paris Charles Dautun soit venu prendre de leurs nouvelles. L’accusé provoque l’indignation de l’assistance en accusant l’ex-mari de sa tante, le Dr Vaume, d’être l’auteur de ces deux crimes.

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Le 24 février 1815, le verdict est rendu : Charles Dautun, âgé de 35 ans, lieutenant d’infanterie, est condamné à mort ; Louis-Charles Girouard, 32 ans, ex-employé des postes, est acquitté. Le coupable proteste encore de son innocence, à l’aube du 29 mars, quand le bourreau s’empare de lui sur la place de Grève.

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