Agnès Hellebic

Le 15 février 1831, les Parisiens descendirent dans les rues, envahirent les maisons des nobles et pillèrent les palais, ainsi que l’archevêché. Le contenu des armoires, bureaux et autres meubles sont déversés par les fenêtres. Des milliers de feuillets s’envolèrent jusqu’à la Seine, disparaissant pour la postérité. Quelques-uns échouèrent sur les berges avant d’être récupérés et déchiffrés (par exemple, les archives secrètes des exorcismes du diocèse). Trois pages isolées racontaient une étrange histoire.

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Agnès Hellebic était la fille d’un personnage important de la Cour de Philippe Auguste. Ces beaux atouts attiraient les prétendants, toutefois la jeune fille était capricieuse et éternellement insatisfaite. Pourtant, un jour, elle rencontra un jeune homme au carrefour d’Ariane, situé à l’angle des rues Pierre Lescot et Grande-Truanderie actuelles. Une charrette lourdement chargée de corps obstruait le passage. Le cavalier descendit de son cheval, se rafraichit au puits en attendant de pouvoir reprendre la route. Agnès l’observait depuis sa litière, il était si beau qu’elle n’osa pas l’interpeller. Frustrée, elle regarda le bel inconnu remonter sur son cheval et disparaitre dans la ville. Agnès était sous le charme. Elle ne mangeait plus, ne dormait plus et passait son temps à rêvasser. S’inquiétant de son changement d’humeur, son père l’interrogea. La belle rencontra sa rencontre avec le cavalier et ordonna à son père de le retrouver.

Aucune difficulté pour qui connaît les armoiries. Le bel inconnu, nommé Romuald, appartenait à une grande famille, mais il était aussi la coqueluche des dames de la Cour. Riche certes mais avec un cœur d’artichaut. Agnès supplia son père de lui arranger un rendez-vous. Ce dernier refusa en raison des mœurs légères du candidat mais le mariage avec un bon parti ne se refuse pas éternellement. La rencontre eut lieu quelques jours plus tard dans un bal masqué. Romuald remarqua enfin la jeune fille, l’invita à danser, la courtisa et lui promit de revenir la voir.

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Promesse oubliée dès le lendemain matin. Agnès apprenant les fiançailles de son « bien-aimé » avec une jeune fille de la Cour, se sentit trahie et se jeta dans le puits de leur rencontre. Dévoré par les regrets, le jeune homme se précipita sur place. Les gens du voisinage, émus par son chagrin, l’informèrent que les archers avaient conduit sa bien-aimée au charnier des Innocents, sans recevoir la moindre cérémonie funèbre. Les suicidés n’avaient pas le droit d’être enterrés en terre consacrée. Se rappelant qu’Agnès était de souche bretonne, il parvint à convaincre un prêtre, originaire d’Armorique, de venir bénir le puits afin d’apaiser l’âme de la jeune fille. Quelles furent les paroles et les gestes exacts de ce prêtre ? Personne ne le sait.

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Photographie de Kareva Margarita

 

Pourtant, dès le lendemain, Agnès réapparut, émergeant de la brume, sous une forme plus éthérée. Ses pas effleuraient à peine le sol, son visage affichait un sourire mélancolique, pourtant Romuald se jeta dans ses bras. Elle était devenue si belle ! Leur étreinte se prolongea au-delà de celle que sont censés se donner de chastes amants. Le lendemain matin, il se réveilla affalé sur la margelle du puits, serein. Aussitôt commença un curieux, voire malsain, manège. Chaque soir, les deux amants se rejoignaient autour du puits. Chaque matin, le jeune homme se réveillait seul et heureux. Cette idylle dura huit semaines. Et puis un jour, le fantôme ne vint plus. Romuald persista à l’attendre durant quatorze nuits. Il finit par se convaincre qu’il avait rêvé. Un soir d’orage, une voix le réveilla et lui ordonna de courir au puits sans tarder. A demi-vêtu, le jeune homme obéit et trouva une corbeille en osier. Enveloppés dans des draps finement brodés, il trouva deux bébés, un garçon et une fille. Etaient-ils nés de ses unions charnelles avec Agnès ? Romuald refusa de croire à la signification des lettres de coton entrelacés. Embarrassé, Romuald confia les petits à un couple d’amis qui les élevèrent comme leurs propres enfants.

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Trois siècles après la mort d’Agnès, un autre couple connut des vicissitudes autour de ce puits. Un jeune homme désespéré se jeta à son tour dans le puits. Troublée par la force de cet amour, la jeune fille, qui l’avait rejeté, fit descendre une corde dans l’eau en promettant de l’épouser s’il ressuscitait. Reconnaissant, le fantôme fit graver sur la margelle : « L’amour m’a refait en 1523, tout à fait ».

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Ce puits finit par être comblé en 1650. A la même époque, les habitants du quartier des Innocents se plaignaient d’un autre fléau. Non seulement ils devaient subir les odeurs des corps en putréfaction, la vue des immondices jetés dans le cimetière, les encombrements quotidiens des charrettes, mais à tout cela venait s’ajouter la recrudescence des rats. Ils étaient des milliers à sortir des caves, à se nourrir des corps qui dépassaient des fosses communes et à répandre des maladies (genre la peste). L’évêque Pierre de Gondy prononça un anathème sur le puits d’Amour afin de précipiter en Enfer toute la descendance de Romuald et Agnès. Car l’union d’un homme avec un fantôme n’avait pu engendrer que des monstres.

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