Jean-Baptiste Rosemond de Beauvallon

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Afin de se soustraire aux rumeurs sur sa mauvaise réputation, colorant les pages des journaux, l’actrice Anaïs Liévenne a décidé de quitter momentanément la capitale.  En grande courtisane, elle offre la veille de son départ (le 7 mars 1845), un dîner somptueux à ses amis, aux « Frères-Provençaux », un restaurant très couru du Palais-Royal (98 galerie de Beaujolais). Ce souper réunit acteurs, écrivains, journalistes et jolies femmes. On y boit beaucoup et les esprits s’échauffent. A l’heure du café, deux invités gagnent la table de jeu, dans l’arrière-salle. Ce sont les journalistes rivaux Jean-Baptiste Rosemond de Beauvallon et Alexandre-Honoré Dujarrier. Beauvallon est né dans une famille créole, en Guadeloupe, en 1818. Après avoir fini ses études en métropole, il se fit le défenseur de la société créole face aux partisans de l’abolition de l’esclavage encore pratiqué dans les Antilles françaises. Il publia « Ile de Cuba » en 1844 et devint le rédacteur du feuilleton du journal « Le Globe » l’année suivante. Il est alors âgé de 27 ans le soir du dîner. Dujarrier est né le 20 juin 1815 à Dreux. Il est journaliste et gérant du journal « la Presse ». Il est âgé de 30 ans au moment du conflit.

A la table de jeu, Beauvallon gagne et plume Dujarrier. La dette s’élève à 84 louis.  Dans un premier temps, Dujarrier refuse de participer à la réparation d’une erreur comptable du convive faisant office de « banquier », mais finit par se montrer beau joueur et paye. Les deux rivaux se quittent fâchés. Mais Beauvallon se dit insulté et le lendemain, il envoie un ami, Victor-Toussaint d’Ecquevilley, tirer la sonnette de Dujarrier pour lui signifier qu’il faudra réparer l’affront sur le pré. Le journaliste s’étonne, mais relève le gant. Le conflit ne tourne pas seulement autour d’une dette de jeu ; Beauvallon est jaloux de Dujarrier qui a la chance d’être l’amant de Lola Montez, une actrice exotique. Alexandre désigne comme témoins Arthur Bertrand et Charles de Boigne ; il choisit le pistolet comme arme. En apprenant ce qui se trame, Lola menace d’alerter la police mais se ravise, préférant faire appel à un de ses amants, Alexandre Dumas fils, également grand ami de Dujarrier. Connaissant la force de Beauvallon à l’épée, il lui déconseille néanmoins le pistolet. Il suppose que Beauvallon, en vrai gentilhomme, après avoir remarqué l’ignorance de son adversaire en fait d’escrime, ne prolongera pas le duel, se contentera de le désarmer et évitera toute conséquence funeste. Dujarrier n’écoute personne.

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Par un froid polaire, brumeux et enneigé, le journaliste se rend avec ses deux témoins, le mardi 11 mars 1845, à 9h00, dans la clairière du bois de Boulogne, au lieu-dit « chemin de la Favorite », devenu plus tard la « porte de Madrid ».  Charles de Boigne propose un arrangement à l’amiable, mais Beauvallon refuse. Dépité, le témoin mesure les trente pas réglementaires et s’arrange pour en ajouter au moins deux, pendant que Bertrand prend en main les pistolets apportés par Ecquevilley. Il glisse son auriculaire dans le canon, le ressort noircit et s’indigne : « mais ces armes ont été essayées ! ». Le témoin de Dujarrier est d’autant plus outré que le « code du duel » prohibe formellement l’utilisation d’armes connues de l’un des combattants.  L’accusé prétend y avoir seulement fait brûler une amorce. Chacun étant rassuré, les deux combattants s’éloignent. Dujarrier doit tirer en premier.  Il élève le bras, vise, mais étant novice en tir, rate sa cible. Fier, ce dernier présente sa poitrine à son adversaire et le somme de tirer. Beauvallon, refusant de se contenter d’une telle victoire, vise longuement le journaliste et l’étend d’une balle entre les deux yeux.  Beauvallon et Ecquevilley s’enfuient en Espagne pour se soustraire à l’action de la justice.

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A la suite d’une première instruction, la chambre des mises en accusation de la cour royale de Paris déclara qu’il n’y avait lieu à suivre contre aucun des prévenus, se fondant, à l’égard des témoins sur des raisons de fait, à l’égard de Beauvallon sur des raisons de droit. La Cour de cassation refusa le non-lieu et désigna pour reprendre l’affaire la cour royale de Rouen. Beauvallon se constitua prisonnier et comparut le 26 mars 1846 devant la cour d’assises de la Seine-Inférieure, comme accusé d’homicide volontaire avec préméditation. Il est assisté par maître Pierre-Antoine Berryer. A l’ouverture du procès, le président Charles de Tourville s’interroge. L’arme avait-elle été essayé par Beauvallon avant le duel ? Pourquoi a-t-il attendu autant de temps avant de tirer sur son adversaire ? pourquoi n’a-t-il pas cherché à l’éviter ?  Bien qu’un armurier affirme que brûler une amorce ne soit pas une manœuvre suffisante pour provoquer pareille salissure, Beauvallon est acquitté.

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Au cœur de l’été 1847, un homme va bouleverser « l’affaire Beauvallon ». Auguste de Meynard, 29 ans, avait été invité à dîner par Beauvallon et Ecquevilley la veille du duel. Il se souvient avoir entendu le second proposer au premier son jardin de la rue des Batailles (avenue d’Iéna aujourd’hui) pour s’entraîner au tir avant le duel. Meynard a assisté au petit matin du 11 mars 1845 aux tirs d’une précision extraordinaire de Beauvallon dans le fond du jardin.  Complimenté sur son adresse, le tireur avait expliqué que ces armes lui étaient familières car elles appartenaient à son beau-frère et qu’il avait eu maintes occasions de s’en servir. La concierge de la maison, rue des Batailles, est interrogée à son tour. Elle hésite par fidélité vers son patron, mais finit par confirmer le témoignage. Le 12 août, Victor-Toussaint d’Ecquevilley se retrouve dans le box des assises de Paris, cette fois, accusé de faux témoignage. Le témoin le plus attendu de ce procès n’est autre que Beauvallon qui se présente très digne, à l’abri de son acquittement, pour nier fermement l’accusation et prétendre que l’épisode de la rue des Batailles n’a jamais existé. Le président de la cour, Esparbès de Lussan, et l’avocat-général Bresson s’acharnent contre lui et il finit par avouer. L’avocat d’Ecquevilley, maître Adolphe Crémieux, sait qu’il a échoué ; son client est condamné à dix ans de réclusion.

Background. The embankment wall with traces of shots

Une seconde instruction commence pour Beauvallon le 31 août 1847. Beauvallon est accusé de faux témoignage en matière criminelle et d’avoir essayé les pistolets avant le duel. Le juge chargé de l’enquête découvre 32 impacts de balles sur les murs, au fond du jardin d’Ecquevilley ; tous correspondent au calibre des pistolets du duel. Le 8 octobre 1847, Beauvallon prend la place de son ami dans le box des assises.  Son nouvel avocat, Jean-Gabriel Capot de Feuillide, a fort à faire. Il va jouer sur la corde sensible, faire pleurer son client et croiser les doigts. Les preuves sont accablantes et Beauvallon paye pour le meurtre de Dujarrier. Beauvallon est déclaré coupable d’homicide volontaire avec préméditation, commis en duel, avec la circonstance aggravante de la violation d’une condition établie (essayage des pistolets), avant d’être condamné à dix ans de réclusion, 2 000 francs d’amende et 20 000 francs de dommages et intérêts. Aucune circonstance atténuante ne fut reconnue. Pourtant Beauvallon et Ecquevilley vont être sauvés par la révolution de février 1848 qui ouvrira les portes de leurs cellules.  Beauvallon retournera en Guadeloupe où il mènera une carrière de journaliste comme directeur de « l’Echo de Guadeloupe ». Il est mort en 1903.

 

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