Cornélie Kaersmakers

Si l’impossibilité où se trouve un homme prévenu d’un forfait de prouver son innocence suffisait pour établir sa culpabilité, le procès qui a occupé trois audiences du deuxième conseil de guerre de la première division militaire n’aurait demandé ni une instruction aussi longue, ni des débats aussi minutieux ; le sort de l’accusé eut été promptement décidé. Les magistrats chargés de l’information préliminaires, et les juges civils ou militaires qui ont dirigé l’instruction examinèrent les faits, les preuves et les témoignages avec la plus grande minutie. Les membres du conseil de guerre sont réunis pour statuer sur le sort d’Antoine Serres de Saint-Clair, né à Bourgoin, dans l’Isère, capitaine de grenadiers au 31e régiment de ligne qui faisait partie de la garnison de Paris à l’époque où fut commis le crime.

Pablo_Picasso,_1905,_La_Belle_Hollandaise,_gouache_on_cardboard_mounted_on_wood,_77.1_x_65.8_cm,_Queensland_Art_Gallery,_Sydney

Le 14 novembre 1814, à 21h00, une ouvrière, nommée Mme Niquet, sort de l’appartement du 1er étage d’une maison située 17 rue Neuve des Petits-Champs.  Elle entend des cris étouffés qui semblent partir de l’étage supérieur. Elle lève les yeux et aperçoit une femme, presque nue, couverte de sang, qui lui tend les bras : « Au secours, je me meurs ».  Mme Niquet, effrayée, appelle la concierge et descend chez le sieur Doyen, gérant de la chapellerie située au rez-de-chaussée de l’immeuble. La femme blessée est parvenue à descendre jusqu’à l’entresol, laissant derrière elle, une large traînée de sang. Elle tient dans ses mains un morceau de chemise qu’elle a arraché à son meurtrier. « Bon Dieu ! » s’écrie la concierge, « c’est la Belle Hollandaise qui vient d’être égorgée ! ». La Belle Hollandaise est le galant sobriquet qu’on substitue habituellement au nom difficile à prononcer de Cornélie Kaersmakers, prostituée du quartier du Palais-Royal. « Qui vous a mis dans cet horrible état ? » continue la concierge. « Des ciseaux ! Des ciseaux ! Coupez ! Coupez ! ». Ses gestes indiquent que son corset l’étouffe. Ces paroles sont les dernières qu’elle prononce. Des voisins, accourus au bruit, la remontent dans sa chambre au 3e étage, et la posent sur son lit. Les témoins croient voir sur le visage l’empreinte sanglante d’une main. Le lit est affaissé d’un côté, conséquence de la chute violente d’une personne. Le reste de l’appartement ne présente pas le moindre désordre. Au milieu de la pièce, le guéridon chargé de bibelots fragiles est en place. Sur la cheminée repose une bourse nouée contenant trois pièces de 5 francs et plusieurs bagues de valeur. La robe et le châle de Cornélie sont posés avec précaution sur les deux bras d’un fauteuil. Les médecins sont appelés au chevet de la morte. Ils constatent que Cornélie a reçu 17 blessures plus ou moins graves ; c’est celle au cou qui a provoqué la mort. Elles n’ont été faites ni par un sabre, ni par un rasoir, ni par une arme pointue. Tout porte à croire que le meurtrier s’est servi d’un couteau à lame ronde. Deux officiers de police, Sergent et Comminges, perquisitionnent, interrogent les témoins, sans parvenir à découvrir le moindre indice sur l’identité du meurtrier. La concierge l’a vu rentrer trois fois, accompagnée de trois hommes différents, et elle croit les avoir vus ressortir. Si la police pense devoir fermer ce dossier, le meurtrier va inconsciemment se livrer à elle.

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                             Le capitaine Serres de Saint-Clair arrive en désordre, vers 21h30, au café de l’Europe, boulevard du Temple. Son uniforme est maculé de sang. Une de ses mains présente une profonde entaille. Pendant qu’on le panse, il raconte aux clients qu’ayant cédé au Palais-Royal à l’invitation d’une femme qui l’a engagé à la suivre chez elle. Il y a trouvé deux hommes dont l’aspect n’a pas empêché cette femme de se dépouiller de son châle et de son chapeau. « Elle leur a dit un truc en allemand et le plus grand m’a demandé si j’étais militaire. J’ai répondu que j’en étais fier. Comme je m’apprêtais à filer, ils se sont jetés sur moi. Le petit m’a attrapé les mains pendant que le grand m’a délesté de ma montre, de ma bourse et d’un petit couteau. J’ai réussi à me délivrer, à saisir une chaise avec laquelle j’ai frappé un de mes assaillants. La femme a tenté de me défendre. Le grand l’a repoussée sur le lit et l’a frappée à plusieurs reprises avec mon couteau. Puis ils ont filé. Alors je me suis précipité dans l’escalier en hurlant « à l’assassin, au voleur ». Dans la rue, l’un est parti à gauche et l’autre, à droite. J’ai marché dans la rue sans savoir où aller ». Le patron envisage de lui prêter une de ses chemises avant de se raviser. Il serait préférable qu’il aille au commissariat le plus proche dans cet état. Saint-Clair acquiesce, mont dans une voiture de place et, au lieu de se faire conduire chez le commissaire, il se rend chez le sieur Barthélemy, bijoutier au Palais-Royal. Un commerçant chez lequel Saint-Clair est souvent venu faire des emplettes. Le militaire répète à M. Barthélémy et son épouse le récit qu’il a fait au café de l’Europe. Le bijoutier y porte le plus grand intérêt car il vient d’apprendre que deux individus ont été arrêtés et sont interrogés au corps de corps du Palais-Royal. « Ils doivent probablement y être encore ; avant d’aller chez le commissaire, il est à propos de vous assurer si ce sont vos assassins ». Accompagné de M. et Mme Barthélémy, Saint-Clair se rend au corps de garde ; ils sont suivis par deux policiers en civil qui écoutent et recueillent leurs moindres mots. Malheureusement, en répétant son récit pour la 3e fois, le militaire change un détail. Ce n’est plus dans la chambre de la femme qu’il a trouvé les deux hommes, c’est au cabinet d’aisances où il a été obligé de monter. Les toilettes se situent au 7e étage. Saint-Clair ne reconnaît pas les deux suspects. Saint-Clair et le couple Barthélémy se rendent au commissariat ; hélas le commissaire est parti rue Neuve des Petits-Champs où une prostituée vient d’être assassinée. Les trois amis s’y rendent aussitôt.

Sur les lieux du crime, Saint-Clair revient à sa première version, celle déclarée dans le café de l’Europe. L’un des deux policiers en civil s’avance vers le « témoin » et l’accuse de contradiction. Des soupçons s’élèvent, Saint-Clair est interrogé et son récit paraît invraisemblable.  En admettant que le crime ait eu lieu dans la chambre, comment une telle lutte entre quatre personnes n’a-t-elle pas laissé la plus légère trace de désordre ? Comment se fait-il que les voisins et la concierge n’aient rien entendu, ni le combat, ni les cris ? Pourquoi saint-Clair a-t-il couru à l’autre bout de la ville, au lieu de chercher de l’aide dans le quartier ? L’officier prétend n’avoir jamais vu la Belle Hollandaise avant cette soirée. Faux ! Dans un carnet trouvé dans l’appartement de Saint-Clair, les policiers trouvent une note concernant la victime. Ils s’étaient déjà vus quelques jours plus tôt et le rendez-vous lui avait coûté 8 francs. Le commissaire tient son homme, reste à trouver le mobile. Ce même carnet va révéler des dettes de jeu d’un montant de 3 439 francs. Saint-Clair a mis sa montre au Mont-de-Piété quelques jours plus tôt. Peut-être espérait-il trouver chez la Belle Hollandaise un magot suffisant pour éponger ses dettes ?

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Le capitaine est convoqué devant le conseil de guerre. Plusieurs témoins viennent témoigner de la grande moralité du capitaine, de son bon caractère et de sa conduite irréprochable. D’après eux, les contradictions dans ses témoignages viennent de trouble dans lequel l’ont plongé l’assassinat de Cornélie et son agression. Le rapporteur, le commandant Viotti, s’acharne à détruire toutes les allégations mises en avant par Saint-Clair et à faire ressortir les contradictions que présentent les divers systèmes de défense qu’il paraît avoir adoptés à différentes époques. Maître Brachet-Ferrière, son avocat, est désespéré. Au moment où le Conseil se lève pour se retirer dans la chambre des délibérations, l’accusé déclare : « Messieurs, où la vérité manque d’appui, elle ne trouve que des écueils. Un cœur né pour le crime s’annonce de bonne heure ; vous connaissez ma conduite ; je me tais. Votre décision peut me rendre l’honneur ; mais jamais elle ne ramènera dans mon âme le repos, que la prévention du crime en a banni ». Le procureur du roi Charles de Fitz-James obtient à l’unanimité la tête de l’accusé. Antoine Serres de saint-Clair est déclaré coupable d’homicide volontaire, commis avec préméditation. Il est condamné à mort. Immédiatement, Saint-Clair forme un pourvoi en cassation devant le Conseil de révision. Il lui faudra attendre le 17 février 1815 pour que le conseil se réunit de nouveau. Il est défendu par le meilleur avocat de paris, Pierre-Antoine Berryer. Celui-ci ne plaide pas sur le fond, mais dénonce les erreurs de procédures qui ont émaillé l’enquête et le procès. Il obtient l’annulation du verdict. Le Conseil de guerre doit donc rejuger l’affaire.

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Antoine Serres de Saint-Clair devra attendre car, le 1er mars 1815, Napoléon a débarqué à Vallauris et se dirige vers la capitale, faisant fuir Louis XVIII. Le temps que la magistrature fasse allégeance au nouveau maître et que le procureur « du roi » se déclare désormais « procureur impérial », tout est en place. Le 15 mai, l’affaire est soumise à l’examen d’un nouveau conseil de guerre. Bien qu’il n’ait guère plus d’explications à fournir, Saint-Clair a, cette fois, davantage de chances. Un témoin déclare que la Belle Hollandaise n’était pas la plus honnête des filles. Un jeune étudiant raconte que la Belle Hollandaise l’aurait conduit dans une allée où il aurait été frappé par un complice et dépouillé. Autre témoignage, Cornélie eut un enfant sans être mariée. Monsieur Wouters explique avoir loué une chambre à la jeune femme qui reconnaît avoir abandonné son bébé dans la rue. Il aurait donné de l’argent afin qu’elle puisse le récupérer et l’élever. La jeune femme serait restée sage pendant deux ans, avant de s’enfuir avec les économies du vieil homme (350 louis), en laissant l’enfant dans l’appartement. Mais c’est une faible défense, face à l’argument de poids du procureur impérial Chanet : mourante, la victime avait en main la manche de chemise qui manquait à Saint-Clair. Me Berryer cependant, soutenant qu’il ne peut y avoir de mobile, qu’une prostituée pauvre ne pouvait susciter ni jalousie ni convoitise, fait mouche. Il obtient contre toute attente, la condamnation aux travaux forcés à perpétuité. C’est inespéré, mais insuffisant pour son client qui voulait qu’on l’acquitte et qu’on le rétablisse dans son honneur. Au moment où le président Collot l’informe du retrait de sa Légion d’honneur, Serres de Saint-Clair se lève, nie encore une fois et avant même que les gardes aient pu réagir, sort un couteau d’on ne sait où et se transperce la poitrine en criant son innocence.

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