Frédéric Greuling

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Blond, petit, maigrelet, mais si distingué dans sa veste perle et sa cravate rouge et jaune sur un haut col empesé, Frédéric Greuling est trop chic pour son âge. Ce jeune homme suisse, âgé de 21 ans, se prétend attaché à l’ambassade de Russie. En ce début d’après-midi du 30 mars 1904, il est accusé d’assassinat.  Le dossier le désigne comme un gigolo doublé d’un escroc. Sa victime est, en revanche, une artiste renommée : Elise Popesco, 20 ans, premier prix du conservatoire de Bucarest. Elise Popesco a eu le tort de sourire à ce Greuling qu’elle n’avait jamais vu, lors d’un entracte « d’Hernani » à la Comédie Française, et, l’inconnu qui s’est aussitôt présenté sous le nom de Whuist ne l’a plus lâchée d’une semelle. Whuist a aussitôt insisté pour emmener Elise, après le spectacle, dîner à sa cantine habituelle, le luxueux hôtel Régina, place des Pyramides. La jeune femme accepte, à la condition d’être accompagnée de sa sœur Gregoritza. Mais la jeune sœur d’Elise a rapidement laissé Elise s’attarder seule jusqu’à trois heures du matin. Whuist l’a raccompagnée à sa porte du 3 bis rue Clément Marot, dans le quartier de l’Alma. Cet inconnu est extrêmement drôle, pittoresque, prévenant, plaisant. D’ailleurs, il parle déjà de l’épouser. Et il lui a glissé qu’il disposait de 1500 francs de rente mensuelle !

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Dès le lendemain, Whuist déjeune à nouveau à l’hôtel Régina avec Elise et Gregoritza, que l’on appelle Gina. Comme la vieille, Gina les quitte, permettant ainsi à sa sœur de faire quelques courses dans Paris avec son nouveau chevalier servant. Celui-ci a beaucoup de choses à faire. Il saute de la voiture ici et là, revient l’air affairé quelques minutes plus tard, et l’on repart. Elise s’amuse beaucoup. Il laisse Elise au coin d’une rue et court emprunter 300 francs à son amie Marie Delonde, une rentière de 26 ans qui demeure avenue des Ternes et fait régulièrement office de banquière pour Greuling. Whuist emmène Elise déjeuner au bois de Boulogne, à la Croix-Catelan. Élise déposée rue Clément Marot, Whuist emprunte 50 francs à Gina pour quelques heures au plus et file acheter trois places à la Comédie-Française pour le soir même. On donne Blanchette, une comédie à succès d’Eugène Brieux. Mais le guichetier est formel : « C’est plein, Monsieur ! ». Greuling insiste, rappelle son statut d’attaché à l’ambassade de Russie, explique qu’il est primordial qu’il obtienne des places. L’employé du théâtre parvient, comme par miracle, à trouver les précieux sésames. Greuling les empoche et file au faubourg-Saint-Denis, chez la dame Simonin qui fait commerce de reconnaissance de dette. Il y a peu, celle-ci lui a acheté la reconnaissance de l’engagement de son revolver au Mont-de-piété.  Il lui explique qu’il a besoin de récupérer l’arme demain. Soi-disant il aurait trouvé une cliente prête à le payer 90 francs.

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Le lendemain, Whuist invite à déjeuner à l’hôtel Régina Elise, Gina, leur mère et un de leurs amis nommé Otto de Herz, avant de les emmener au théâtre. Mme Popesco mère, qui s’est saignée aux quatre veines pour l’éducation de ses filles, trouve enfin la reconnaissance dans le luxe et surtout, dans leur réussite. A la sortie, comme l’avant-veille, Elise tient compagnie à M. Whuist jusqu’à trois heures du matin. Le samedi 10 octobre, Mme Simonin a obtempéré et Greuling récupère son revolver en échange d’une chaîne de montre. Sautant dans un fiacre, il a tout juste le temps de passer chercher Elise pour l’emmener déjeuner au Régina. Mais Elise n’a pas envie. Elle refuse. Il insiste et finit par obtenir que la belle l’accompagne. Au milieu du repas, le concierge de l’hôtel interrompt délicatement la conversation des tourtereaux. Le cocher réclame le paiement de sa course. Frédéric, agacé, répond qu’il n’y a qu’à mettre ça sur son compte. « Bien Monsieur ». Le concierge se retire. Mais quand Greuling prend l’ascenseur avec Elise, le concierge revient à la charge. Il fait un petit signe et lui glisse à l’oreille qu’il n’est pas conforme au règlement de l’hôtel d’emmener une dame dans sa chambre. Greuling prétend ne pas en avoir pour longtemps. Cependant, l’employé de l’hôtel ne désarme pas. A peine Greuling et Elise sont-ils dans la chambre que l’on frappe. Le concierge, en quelques minutes, a alerté la direction. Greuling doit 325 francs depuis qu’il est arrivé le 3 octobre et l’on s’inquiète de sa solvabilité car, ce matin, une dame Delonde, qui demandait à le voir, l’a attendu deux heures en racontant qu’elle cherchait à se faire rembourser 300 francs empruntés jeudi. Elle a fini par laisser une lettre. Greuling prend la note que lui tend le portier. Il referme la porte.

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Dix minutes passent et il sort en trombe dans le couloir, hurlant : « Cette femme s’est tuée ! Cette femme s’est tuée ! ». On accourt. Greuling dévale l’escalier, saute dans un fiacre et lui ordonne de le conduire au commissariat le plus proche. A l’hôtel, la femme de ménage trouve Elise dans une mare de sang. Le médecin qui arrive en même temps que la police constate le décès causé par deux balles dans la tête. L’une, tirée dans l’œil droit, a traversé le crâne comme l’autre, entrée par-derrière l’oreille gauche. « Elle s’est suicidée ! Elle manœuvrait le revolver quand je suis entré ! Elle a vu la lettre de Mme Delonde et a voulu la lire. Comme je m’y opposais, elle a fait une scène » expliquera Greuling aux policuers.  Trop tard ! Elise Elle l’avait lue et Greuling a dû avouer n’avoir aucune ressource et vivre de l’argent de cette dame rencontrée à Nice. Aux policiers, Greuling explique encore qu’Elise a proposé à son amant de partir avec elle pour Bucarest où un engagement au théâtre assurerait leur quotidien. Et puis, elle s’est suicidée. La police n’est pas du tout de cet avis. Les experts, non plus et, devant le président Chérot, dans le box des assises, voici Greuling en fort mauvaise posture.

 – Il est exclu que la victime ait pu s’infliger deux blessures, toutes deux mortelles, l’une derrière la tête, l’autre par-devant, dit l’un. D’autant qu’elle n’était pas gauchère et avait une lime à ongles dans la main droite.

 – Le coup de derrière a dû être tiré à 15 cm et celles de devant à 30 cm, ajoute l’armurier Gastine-Renette, qui observe que le revolver trainait assez loin du corps, sous une armoire.

 – Tous les suicidés tirent à bout portant et non à 30 cm précise un médecin.

L’avocat général Lecherbonnier conclut que Greuling a tiré le premier coup par-derrière alors qu’Elise se limait les ongles et le second coup de face, pour faire croire au suicide. Le magistrat, comme M. Chevalier, la partie civile, soutient qu’Elise a eu le tort, comprenant l’imposture, de notifier la rupture. Car Frédéric Greuling est en réalité un marchand de cartes postales qui voyageaient, il y a peu, entre Paris et Nice et vivait d’expédients. Mais il a rencontré « une célèbre dame russe » qui voulait faire de lui son secrétaire en Russie, lui a donné 4 500 francs en 1901, et encore et toujours des milliers de francs pour financer sa vie errante, faite de rencontres et d’emprunts. Quelques jours avant le drame, il était encore à Venise

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Greuling a du bagout, mais l’avocat général n’en croit rien et le président Chérot enchaine question après question sans laisser une seconde à Greuling pour répondre. Toute tentative d’explication est interrompue. Greuling pleure et jure de son innocence. Greuling n’est pas l’homme important qu’il a imaginé. Son père, hôtelier genevois, mort en 1888, sa mère s’est remariée. Pendant qu’elle se ruinait en mauvaises affaires à Aix-les-bains, Frédéric fréquentait le lycée d’Annecy, puis le lycée hôtelier de Zurich. On se souvient de lui comme violent et vindicatif.

 – J’ai travaillé avec beaucoup d’ardeur, mais mes parents ont contrarié ma vocation d’avocat ! J’ai des défauts, mais de là à être un meurtrier…

L’accusation conclut que Frédéric Greuling entendait profiter des ressources et de la haute beauté d’Elise. Mais, égoïste et vaniteux, il a tiré dans un moment de colère lorsqu’elle a résisté. Bien que son avocat tente de plaider sa cause en rappelant que les juges n’ont pas trouvé de mobile, la cour inflige dix ans de réclusion et dix ans d’interdiction de séjour à Greuling qui hurle à l’erreur judiciaire.

 

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