Joseph de Chaniac

Le docteur Chaniac, âgé de 45 ans, vient d’échapper au pire. La cour a décidé de l’acquitter des faits qui lui sont reprochés.  Ce verdict inexplicable met un terme à « la plus grave affaire d’avortement que le jury ait eu à juger », d’après la presse spécialisée qui n’aurait pas misé un sou sur l’accusé.

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Les ennuis du docteur ont commencé le 21 avril 1852, à 8h30, lorsqu’il s’est présenté au guichet de l’état-civil de la mairie du 2e arrondissement de Paris, pour y déclarer le décès d’une femme de 23 ans. Chaniac est incapable de donner le nom de la victime, seulement son prénom, Caroline. Il prétend qu’il s’agit d’une campagnarde venue accoucher anonymement à Paris. La jeune femme vient de décéder au logement de la sage-femme, Reine Andriès, situé au n°1 de la rue Thérèse. L’agent administratif, François Paxam, trouve le comportement du médecin très étrange. Et décide d’envoyer un autre médecin, le Dr Guindet, constater le décès. A son arrivée, Chaniac et la sage-femme l’assaillent d’excuses. Ils prétendent que la future mère avait absorbé des drogues avant son arrivée, ayant provoqué son décès. Après un rapide aperçu du corps de la patiente, allongée dans un lit ensanglanté au milieu du salon, le docteur Guindet refuse de signer le permis d’inhumer et alerte le commissaire Alexis Berthoglio.

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Ce dernier accourt avec le docteur Favrot, réquisitionné pour l’occasion. Celui-ci constate que « les organes de la gestation ont été enlevés ». Conduits au commissariat, le docteur Chaniac et la sage-femme y passent un mauvais quart d’heure. Mme Andriès déclare : « Je ne connais pas cette fille. Elle s’est présentée chez moi avant-hier vers onze heures avec une femme âgée qui disait être sa mère. Elle a demandé à rester chez moi jusqu’à l’accouchement. Nous avons fixé la pension à cent francs. Elle s’est couchée tôt à cause de douleurs. Chaniac n’a rien relevé d’alarmant mais il est tout de même resté là jusqu’à cinq heures du matin. Les douleurs augmentant, il a appelé le Dr Lemichel, mon voisin, qui n’a rien vu. Mais à vingt-deux heures, elle a eu une grave crise. Elle a parlé d’herbes abortives et elle est morte ».  L’autopsie racontera une tout autre histoire. Le Pr Maisonneuve conclut que les organes de la gestation ont été enlevés par une main experte. La police découvrit des débris de fœtus dans les draps ensanglantés. Le commissaire tente une nouvelle approche. Si la victime était si mal, comment se fait-il que des témoins l’aient vue jouer dehors, dans l’après-midi de son arrivée, avec Emilie, la fille de la sage-femme, âgée de dix ans ?  Quelques heures plus tard, durant toute la nuit, les voisins ont entendu des gémissements, des cris, de l’agitation et une voix d’homme depuis l’appartement. Et puis, plus rien le lendemain matin. Caroline serait donc morte, subitement, alors qu’elle était en parfaite santé !

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Le 10 mai, la chance sourit enfin au commissaire Berthoglio. Un jeune homme, Alphonse Egasse, employé dans un magasin de la rue des Trois-Frères, se présente comme le frère de Caroline. Il vient d’être informé de la mort de cette dernière par son frère Léon, vivant à Houdan (dans les Yvelines) avec leur mère et leur sœur. Caroline a été séduite, à l’âge de 17 ans, par Nicolas Bellière, maire et juge de paix suppléant d’Houdan. Ce veuf, âgé de 48 ans, l’a mise enceinte mais a refusé d’assumer la paternité. Pour sauver l’honneur familial, il fallait avorter et c’est ainsi que sa mère l’a discrètement conduite à Paris dans la nuit du 19 avril, sans donner son nom, avec en poche une liste de sages-femmes et la somme très rondelette de 320 francs avancée par M. le maire. L’enquête va enfin pouvoir aboutir.

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La première sage-femme de la liste, Mme Ancellaz, tirée du lit à sept heures, reconnaît avoir vertement éconduit les visiteuses, indignée qu’elles aient pu penser à elle pour commettre une pareille besogne. La deuxième sage-femme, Mme Hasse, s’est montrée moins brutale et a offert à la jeune femme de la garder chez elle jusqu’à la naissance afin de préserver le secret. « Sans la présence de sa mère, la fille aurait gardé le bébé ». Raté. Caroline et sa mère ont ensuite frappé à la porte de Mme Andriès. Le marché est conclu et en attendant on ne sait quoi, les deux clientes, guidées par la petite Emilie, visitent le quartier.  Vers dix-huit heures, Caroline se couche au salon dont on tire les persiennes. Le Dr de Chaniac possède un cabinet fictif situé 18 rue Sainte-Anne. Ses seules patientes sont des jeunes femmes venues avorter chez sa maîtresse, Reine Andriès.  L’affaire va s’accélérer.

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Le commissaire trouve la preuve que les deux suspects connaissaient l’identité de leur cliente puisqu’ils ont averti le maire d’Houdan. Il a la preuve qu’ils ont été payés puisque les 320 francs en or ont été retrouvés, confié pour partie à une amie de la sage-femme, posés pour l’autre partie sur une commode du cabinet fantôme de Chaniac. Des témoins feront d’ailleurs un portrait peu élogieux des deux complices. Le docteur a enterré sa mère au mois de janvier et la gouvernante se souvient de sa joie odieuse et des réjouissances organisées le soir même pour fêter l’héritage. Quant à sa maîtresse, ses mauvaises mœurs sont notoires. Non seulement elle est la mère de trois enfants nés de trois pères différents, mais de plus, elle en a abandonné deux. Les deux autres accusés ne valent pas mieux. En 1847, Mme Egasse, à l’époque cabaretière à Houdan, a laissé le maire séduire sa fille parce qu’il ne voulait pas d’elle, la jugeant trop vieille. Quant à Bellière, après avoir exigé l’avortement et être discrètement venu à Paris le 7 avril pour dresser une liste de sages-femmes, il s’est présenté chez la mère de Caroline, en apprenant le drame, pour lui intimer l’ordre de se taire. Pour achever le drame, la petite Emilie en est sûre, Caroline était déjà venue, deux ans auparavant. Mme Egasse finit par l’admettre.

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Dans le box, les quatre complices font grise mine. La sage-femme nie tout, contre toute évidence. Le docteur Chaniac nie lui aussi et parle de fausse couche. Bellière, révoqué de ses fonctions officielles, nie en bloc. Pour obtenir l’acquittement du médecin, l’avocat Adolphe Billequin aura déployé un don d’orateur impressionnant. Les trois autres, défendus par Charles Lachaud et Charles Chaix d’Est-Ange ont été condamnés à huit ans de travaux forcés.

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