Le pont du Carrousel

Le pont du Carrousel traverse la Seine entre le quai des Tuileries, 1er arrondissement, et le quai Voltaire, 7e arrondissement. Il est également appelé pont des Saints-Pères ou pont du Louvre, en raison de la rue des Saints Pères et le palais du Louvre.

Histoire

Une ordonnance royale du 11 octobre 1831 autorisa la construction du pont en déclarant concessionnaire Monsieur Rangot, puis Monsieur Borde. Le droit de péage était prévu pour 34 ans et 10 mois à partir du 1er janvier 1833. Pour vous faciliter les calculs, elle devait durer jusqu’au 1er novembre 1867. Entre 1833 et 1834, Antoine Rémy Polonceau construisit un pont de trois arches, bien que la tendance soit aux ponts suspendus. La structure métallique était décorée de cercles de fer que les Parisiens comparaient à des ronds de serviettes.

Aux angles se dressaient quatre statues, œuvres du sculpteur Louis Petitot, représentant l’Abondance, l’Industrie, la Seine et la Ville de Paris. Le pont mesurait alors 169,5 mètres de long pour 11,85 mètres de large. Le 28 décembre 1949, la ville de Paris rachète le péage pour 1 766 656 francs, payables par annuité partielles entre le 1er septembre 1850 et le 1er novembre 1867. Sous le Second Empire, le pont voit sa circulation augmenter, en raison de la création des gares de Montparnasse et Saint-Lazare. Le préfet Haussmann décide de refaire le pont, mais en le déplaçant dans l’axe des guichets du Louvre. Projet avorté par le déclenchement de la guerre de 1870. En 1883, le pont est fermé à la circulation, pendant six mois, le temps de remplacer quelques poutres et traverses. En 1906, le platelage du tablier en bois est remplacé par du fer martelé. Hélas le pont reste étroit et bancal. En 1930, la hauteur du pont est jugée insuffisante pour la navigation fluviale. La mairie décide le détruire et de le remplacer par un nouvel ouvrage, face aux guichets du Louvre. Un avant-projet est présenté en 1932. Il est l’œuvre collaborative des ingénieurs Henri Lang et Jacques Morane et des architectes Gustave Umbdenstock et Tourry.

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Le nouveau pont se compose de trois arches en béton armé. Afin de rester dans le style de ses voisins (Louvre, Institut) l’ouvrage est recouvert d’un parement en pierre de taille. Les travaux débutent en 1935, en aval de l’ancien pont. Le début de la Seconde Guerre mondiale stoppe le chantier côté rive gauche, qui prendra fin en 1943. Les quatre allégories de Petitot retrouvent leur place.

L’éclairage est confié au sculpteur ferronnier Raymond Subes. En 1946, il met en place un système ingénieux de réverbères télescopiques. Les lampes s’élèvent de 12 mètres le jour et de 20 mètres la nuit afin d’éclairer le tablier dans sa totalité.  Le mécanisme tomba en panne peu de temps après sa mise en service ; il fut restauré en 1999.

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Le 1er mai 1995, Brahim Bouarram, un jeune marocain de 29 ans, est jeté dans la Seine depuis le pont du Carrousel par une bande de skinheads lors d’une manifestation du Front National. Ne sachant pas nagé, l’homme se noie et laisse ainsi deux orphelins. L’accusé, âgé de 19 ans, écope de huit ans de prison ferme, le 15 mai. En 2003, Bertrand Delanoë, maire de Paris, honore sa mémoire et appose une plaque en mémoire de toutes les victimes du racisme, côté rive droite.

La princesse Jabirowska

En 1684, une grave affaire de disparitions bouleversa Paris. En quatre mois, 26 personnes, âgés entre 17 et 25 ans, avaient disparu sans laisser de trace. Quatre garçons, fils d’ébénistes ou de marchands de meubles, disparurent dans le faubourg Saint-Antoine. Les rumeurs les plus extravagantes circulèrent. Certaines prétendaient qu’une princesse malade tuait ces garçons pour se baigner dans leur sang.

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D’autres affirmaient que des Juifs se vengeaient en crucifiant des chrétiens. Dans tous les cas, une certaine terreur commençait à gagner les rues de Paris. Louis XIV se plaignit auprès de son lieutenant de police, Gabriel Nicolas de La Reynie, d’un manque de vigueur.

Vexé par les propos du souverain, il convoqua un agent de son administration, nommé Lecoq, et lui transféra l’enquête. Etant père d’un fils de 16 ans, grand et fort, il décida de l’employer comme appât. Il habilla le garçon, nom de code l’Eveillé, en grand apparat : beaux vêtements, bijoux luxueux et une bourse pleine de louis d’or. L’adolescent était chargé de se promener dans les rues, les jardins et les places, en faisant tinter ses pièces. Rien. Enfin, le cinquième jour, alors qu’il se promenait dans les jardins des Tuileries, il rencontra une jeune fille d’une grande beauté, accompagnée d’une vieille femme. L’Eveillé entama aussitôt la conversation. Au bout d’un moment, la gouvernante prit le jeune homme à l’écart pour lui faire part des malheurs de sa maîtresse. Celle-ci était née de l’union d’un prince polonais et d’une mercière de la rue Saint-Denis. Le père, rappelé par le roi de Pologne, fut tué en chemin par des brigands, laissant tous ses biens à sa fille unique. La duègne avait peur que la jeune fille tombe entre de mauvaises mains, attirées par sa fortune. Rassurée sur la fortune du jeune homme (l’Eveillé avait prétendu être fils de médecin et riche), la vieille pria le futur fiancé de les rejoindre à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois afin d’y rencontrer sa belle-mère.

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Flairant une piste, le jeune policier prévint son père et courut au rendez-vous. La servante, déguisée en souillon, l’attendait, seule. Elle l’entraîna dans la rue Courtalon où vivait la princesse Jabirowska. Le garçon fut conduit dans une chambre où l’attendait sa promise, vêtu de vêtements très légers. Un homme restant un homme, l’Eveillé oublia sa mission pour s’abandonner aux bras accueillants et très agréables de la jeune fille. Pendant ce temps, le père Lecoq et ses agents patientaient dans une ruelle. Les minutes s’écoulaient et aucun signe de son fils. Sous prétexte d’ordres à donner, la princesse s’éclipsa, laissant seul son amant troublé. Agacé, ce dernier fit le tour de la pièce et observa l’ameublement. Un paravent attira son attention. Il voulut le déplier, en vain. Il insista, le secoua et finit par le briser. Derrière se trouvait une grande armoire, contenant 26 plats d’argent sur lesquels reposaient 26 têtes d’hommes, effroyablement bien conservées.

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Au même moment, une fenêtre s’ouvrit, livrant le passage à Lecoq Père et sa brigade, inquiet du silence de son enfant. Intrigué par le bruit, la princesse revint dans la chambre, accompagnée par quatre brigands fortement armés. Ils furent tous arrêtés. Explication : la belle et riche Anglaise attirait chez elle des jeunes hommes, séduits par son apparence voluptueuse, et demandait à ses comparses de les décapiter. Les têtes, desséchées et embaumées avec soin, étaient envoyées en Allemagne pour servir aux étudiants en phrénologie. Le reste des corps était vendu aux étudiants en médecine. La fausse princesse, la gouvernante et leurs complices furent condamnés et pendus.

Passerelle Léopold Sédar Senghor

La passerelle Léopold-Sédar-Senghor, anciennement pont Solferino, traverse la Seine pour relier le quai Anatole France (7e arrondissement) et celui des Tuileries (1er arrondissement), créant ainsi une connexion entre les musées d’Orsay, du Louvre et de Légion d’honneur. La passerelle est le 36e pont de Paris.

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Ses origines

Le premier pont construit à cet endroit vit le jour entre 1858 et 1859 sur les plans des ingénieurs Paul Martin de La Gallisserie-Gallocher et de Jules Savarin. Il prend le nom de Solferino en hommage à la victoire de Napoléon III sur les Autrichiens. Les trois arches en fonte, de 40 mètres de large chacune, supportent un tablier de 144, 50 mètres. Entre les culées en maçonnerie sont ménagées des arches de halage. Côté décoration, des écussons en pierre sculptés du monogramme de Napoléon et de la couronne impériale ornent les piles. Le 23 juillet 1944, la jeune résistante Madeleine Riffaud tue de deux balles dans la tête un officier allemand. Elle est arrêtée, torturée, internée avant d’être échangée.

En 1959, les services techniques observent de nombreuses fissures et avaries. Le ministère des Travaux publics fait fermer le pont et ordonne sa reconstruction. Il est détruit en 1960 et remplacé par une passerelle piétonne provisoire l’année suivante. Le pont en acier, reposant sur deux piles de béton, est édifié une trentaine de mètres plus en amont. L’édifice provisoire perdura jusqu’en 1992.

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Dès 1991, un concours d’architecture est lancé. Huit projets s’opposent et des conflits naissent entre l’Etat et la mairie sur le choix du candidat. Finalement le concours est remporté par l’architecte Marc Mimram. Dans le cahier, le vainqueur doit faire face à deux grosses difficultés : l’accessibilité des quais (hauts et bas) et le respect de l’environnement architectural. Côté rive droite, comment construire un pont menant aux quais sans gêner la voie express ? Côté rive gauche, comment sécuriser l’accès au quai bas en raison de la voie sur berge ? L’architecte opte pour une arche unique de métal soudé, longue de 140 mètres et large de 15 mètres. Deux arcs d’acier s’élancent depuis les quais hauts et les berges pour se rejoindre au-dessus du fleuve. Le tablier de cette passerelle métallique est couvert de 120 tonnes de bois exotique (de l’ipé, un bois brésilien). Ses deux niveaux se rejoignent au centre et desservent aussi bien les quais que les berges de la Seine. Les fondations, des piliers en béton armé, s’enfoncent de 15 mètres sous terre. Sa structure est un assemblage de six éléments de 150 tonnes fabriqués par les établissements Eiffel. Coût total des travaux : 81 millions de francs (environ 12 millions d’euros). Le nouveau pont Solferino est construit entre 1997 et 1999.

Le pont est inauguré le 14 décembre 1999 en présence la ministre de la Culture et de la Communication, Catherine Trautmann, de l’architecte Marc Mimram et de bien d’autres personnalités politiques. Seul le maire de Paris, Jean Tiberi, joue les absents. Pourquoi ? Un nouveau conflit entre l’Etat et la mairie. Les frais de construction furent pris entièrement à la charge de l’Etat mais l’entretien est laissé aux soins de la mairie, or le nouvel édifice connait déjà des difficultés. Certaines parties du plancher sont glissantes donc dangereuses pour les passants, elles doivent être sécurisées en urgence. Les participants (environ 400 ce jour-là) racontent que le pont tangue ou vibre. Conclusion, une semaine après son ouverture, le pont est fermé. Quatorze amortisseurs sont posés et un système antidérapant (comme à la bibliothèque François Mitterrand ; d’ailleurs il s’agit du même bois) est ajouté. Coût supplémentaire des travaux : 6 millions d’euros, à la charge de Tiberi cette fois. Le pont est rouvert le 12 novembre 2000, soit onze mois plus tard. Néanmoins, l’ingéniosité et l’élégance de la passerelle valurent en 1999 à son concepteur, Marc Mimram, le trophée de « l’Equerre d’argent », sorte de prix Goncourt pour les architectes.

La passerelle fut rebaptisée par le maire de Paris, Bertrand Delanoë, et le secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf, du nom de Léopold-Sedar Senghor, le 9 octobre 2006 à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance du chef d’Etat sénégalais. L’année 2011 fut prolifique. Le collectif Gainsbourg 20 ans tourna sur le pont le clip de la chanson Requiem pour un con, en hommage à Serge Gainsbourg. L’épisode 13 de la saison 1 de XIII, la série y fut tournée. Et surtout les cadenas d’amour ont envahi ses parapets.

Léonie Chéreau

Léonie Chéreau était une jeune fille de bonne famille, âgée de 15 ans, sans soucis ni problèmes apparents. Comme tant d’adolescentes, elle voyait dans chaque homme gentil un prince charmant. Son père, un huissier austère d’Orléans, venait de mourir. Sa mère, malheureuse et désemparée, laissa sa fille vaquer librement à ses occupations et oublia de fréquenter ses fréquentations.

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Au début du mois de septembre 1858, un ami de la famille, Georges Prieur, vient passer quelques jours dans la famille Chéreau. Ce bel homme de 22 ans séduit la jeune fille et rapidement elle devient sa maîtresse. Si pour lui l’histoire n’est qu’un jeu, il en va autrement pour Léonie. Elle est amoureuse et rêve de mariage.

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A la fin du mois de septembre, Georges repart chez lui laissant sa maîtresse éplorée. Elle refuse de s’alimenter, pleure à longueur de journée, crie, appelle Georges. Lasse, sa mère accepte de la laisser partir chez une amie, Mme Racine, domiciliée rue de Berry à Paris. Aussitôt, Léonie prend contact avec Georges et passe la semaine avec lui.

Le Baiser à la dérobée

Voyant que la jeune fille a retrouvé sa joie de vivre, Mme Racine la renvoie à Orléans. Georges et Léonie se promettent de s’écrire. Rapidement le jeune homme se lasse de ce petit jeu ; la jeune fille, en revanche, tient parole. Chaque jour, elle lui écrit de longues lettres enflammées, qu’elle signe « Léonie Chéreau, femme Prieur ». Elle sent bien que Prieur l’oubli. Elle refuse d’y croire. Elle sent bien que Prieur l’oubli. Elle refuse d’y croire. Elle certifie à sa mère que Prieur a promis de l’épouser. Elle écrit à Georges que sa mère les contraint au mariage afin de sauver leurs honneurs à tous. Georges reste sourd. Il vient une nouvelle idée à Léonie : elle se prétend enceinte. Le « géniteur » ne sent pas plus concerné par cette nouvelle. La jeune fille écrit des lettres de plus en plus agressives et finit par recevoir une réponse, très cinglante, de Georges : « Mademoiselle, avant que je ne vous connaisse, j’avais le cœur libre et joyeux, et la conscience tranquille ». Léonie ne cède pas. Au mois de mars, elle retourne à Paris et se glisse dans l’appartement de Georges, avec l’aide de la concierge. La gardienne est sévèrement réprimandée et la visiteuse mise à la porte sans ménagement. La gardienne est sévèrement réprimandée et la visiteuse mise à la porte sans ménagement. Elle sort une fiole de sa poche et en boit le contenu afin de se suicider. Le jeune homme s’est déjà détourné ; la fiole ne contenait que de l’eau. De pitié, il donne 13 francs à Léonie, la jette dans un fiacre et referme la porte violemment en espérant ne jamais la revoir. Mais elle ne s’avoue pas vaincue. Elle se rend à l’orphelinat des Enfants-Trouvés et lance une procédure d’adoption. Si Georges voit le bébé, il reviendra vers elle et l’épousera.

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Un an après s’être glissée dans le lit de Georges à Orléans, Léonie arrive secrètement à Paris, le 2 septembre 1859. Mais l’Assistance Publique ne distribue pas si facilement les enfants, surtout à une gamine de 16 ans sans emploi. La jeune fille renonce et s’en va rôder près du magasin de nouveautés où Georges est commissionnaire. Elle le fait appeler et lui explique que leur enfant est né. Elle lui raconte qu’elle a dû accoucher, toute seule, à Orléans, chez une sage-femme, faire placer l’enfant auprès d’une nourrice. Mais elle s’embrouille dans ses mensonges et l’homme part. Contrainte de repartir à Orléans, elle lance une nouvelle procédure d’adoption ; nouvel échec. On lui propose un enfant trop âgé et unijambiste. Elle prend contact avec des sages-femmes qui lui ferment leurs portes. Sombrant dans la dépression et la folie, elle reprend le chemin de la capitale, achète des vêtements de bébé et un biberon, et se met en chasse.

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        Le vendredi 16 septembre 1859, elle rencontre dans le jardin des Tuileries, une jeune nounou qui promène un landau. Le bébé est parfait !

 – Comme je suis heureuse de vous rencontrer ! Comment va-t-il ? Je suis sa tante. Je suis la sœur de Madame !

Hélène Gibault est un peu surprise. Trouvant la jeune femme sympathique, elle parle, trop. Léonie apprend ainsi des choses qu’elle peut ainsi réutiliser à son propre bénéfice dans la conversation, quelques instants plus tard, pour montrer à la nounou qu’elle connaît bien la famille.

 – Pourquoi ne venez-vous pas voir Madame, à la maison ? Elle est si gentille !

 – C’est que… je ne m’entends pas trop avec Monsieur qui trouve ma sœur un peu dépensière.

 – Oui, Monsieur est un peu strict avec l’argent.

 – Nous discutons et j’oublie tout. Ma sœur m’a demandé d’aller chercher des dentelles, rue de Rivoli. Ça vous ennuierait d’y aller pour moi ? Je garde mon neveu pendant ce temps.

Hélène ne se fait pas prier. L’idée d’aller en cachette du mari, chercher une commande de dentelles chez Mme Caumartin, 12 rue de Rivoli, la réjouit. Pendant que la nounou cherche en vain ce magasin inexistant, Léonie file avec le bébé.

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A Orléans, la jeune fille présente à toutes ses connaissances, Théobald Anatole Georges Prieur, fils de Georges, né le 10 juin. Le bébé est confié aux soins de Marie Rigault, nourrice. Mais celle-ci trouve la jeune maman étrange ; elle ne vient quasiment jamais voir son enfant et elle n’a pas versé un sou pour sa pension. Mme Chéreau mère est également inquiète et s’informe à la mairie sur la naissance de ce petit-fils. La nourrice se rend au commissariat. Le policier fait aussitôt le lien entre cette affaire et l’enlèvement d’un bébé parisien, fils de magistrat, dont tous les journaux remplissent leurs pages depuis trois jours. Le bébé kidnappé est le fils d’Eugène Hua, suppléant au tribunal de la Seine.

Le 21 septembre, le juge Hua, prévenu par le commissaire, part pour Orléans rechercher son fils ; pendant ce temps, Léonie est conduite en prison. Le 12 novembre, devant la cour d’assises, le président Anspach montre aux jurés deux tableaux trouvés chez l’accusée qu’il juge « indécents ».  L’une des toiles montre un hussard entrant dans la chambre d’une jeune fille, l’autre représente un jeune couple surpris dans ses ébats par les parents de la demoiselle. Toutefois, les événements vont jouer pour elle. L’avocat-général est porté à l’indulgence face au jeune âge de l’accusée et aux circonstances. Maître Charles Lachaud, avocat commis d’office, se montre convaincant et Georges Prieur apparaît peu sympathique avec son air hautain. Léonie Chéreau est acquittée.

 

Une chèvre amoureuse

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Les chroniques de Pierre de l’Estoile nous rapportent des histoires surprenantes. J’ai choisi de vous raconter celle du 20 décembre 1593. Imaginez le pont Saint-Michel recouvert de maisons au rez-de-chaussée desquelles s’étaient établis des commerçants. Fripiers, teinturiers, éperonniers, écrivains publics, luthiers… se succédaient, haranguant les passants, marchandant les prix. A l’extrémité du pont s’était établi un cordonnier sa femme, surnommée la « belle cordonnière » en raison de sa grande beauté. En dépit de nombreuses grossesses, elle avait gardé une taille fine et un teint frais ; les hommes étaient surtout attirés par son opulente poitrine car la dame était nourrice.

Un beau jour, un jeune Napolitain poussa la porte de la boutique afin d’y acheter une paire de bottes. Il tomba aussitôt sous le charme de la belle nourrice. Il interrogea l’entourage du couple et hélas, chacun vantait la vertu de la dame et la jalousie du mari. Désespéré, l’italien noya son chagrin dans une taverne où il rencontra un chevaucheur d’escouvette prétendant connaitre le secret de fabrication des filtres d’amour. « Trois gouttes de lait suffisent. Ensuite laisse-moi faire et tu verras, ta belle cordonnière te courra après ».

Fou d’amour, le Napolitain acheta le manteau mité d’un mendiant, son bandeau et sa canne usée. Il se déguisa en aveugle et pénétra dans la boutique. L’époux tenta de le rejeter à la rue, de peur de voir fuir ses clients à la vue de ce pouilleux. « Mon œil, mon œil, au secours, aidez-moi et vous serez riche », promit le Napolitain. Ce dernier mot calma la furie du commerçant, qui clôt sa boutique et apporta un tabouret à l’infirme. « Que veux-tu l’aveugle ? » s’enquit-il. « Quelques gouttes de lait, pour mon œil, il me fait atrocement souffrir. On m’a dit que votre femme était nourrice. Qu’elle tire trois gouttes de lait de son sein et dix écus d’or passeront de ma poche à la vôtre ». La femme était prête à prélever la commande, tandis que l’homme émettait quelques réserves. Comment un clochard pouvait-il posséder dix écus d’or ? Cet homme était louche. Le cordonnier reboutonna le corsage de son épouse et se rendit dans la pièce voisine ; il préleva trois gouttes de lait auprès de sa chèvre.

L’infirme ne verrait pas la différence. Le Napolitain remercia le couple et prit délicatement le flacon. Sorti de la boutique, il se débarrassa de ses loques et fila chez le sorcier. Les deux hommes descendirent dans une cave sombre, sur les murs des étagères recouvertes de fioles et de pots. Après quelques minutes de « cuisine » la potion fut prête. « Bois. Maintenant rentre chez toi et couche-toi. Demain ta belle te rejoindra dans ton lit aussi douce et docile qu’un agneau ».

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Le sorcier n’avait pas menti sauf qu’à la place de la belle blonde, c’est la chèvre qui se présenta à l’hôtel où dormait l’étranger. La pauvre bête était devenue folle, sautant, tempêtant dans son enclos. Elle avait arraché le piquet qui la retenait prisonnière et s’était enfuie de la boutique. Elle avait traversé toute la ville en bêlant de telle manière qu’elle avait ameuté toute la rue. En apercevant le Napolitain, la bête se jeta sur lui et commença à lui prodiguer certaines caresses, sous les yeux amusés des badauds. Ayant révélé la supercherie, l’homme fut condamné au bûcher pour usage de la sorcellerie. Il réussit à s’enfuir et regagna l’Italie. La légende prétendant que la pauvre chèvre aurait traversé les Alpes pour retrouver son amour perdu. D’autres affirment que l’animal fut tué pour mettre un terme à sa folie.

Charles Dautun

Le 9 novembre 1814, les nommés Delille et Durand, mariniers, ramassent au pied de l’escalier du quai Desaix un paquet qui contient deux serviettes marquées « LS » et « D ». Le torchon qui enveloppe les serviettes est marqué « AD » et entoure une tête d’homme. On y distingue les traces de plusieurs contusions. La barbe parait avoir été nouvellement faite, les yeux sont clairs, les traits peu altérés. Tout prouve que la tête a été récemment coupée. Le sieur Rabiot, instituteur, et le sieur Maroux, épicier, trouvent, le même jour, auprès de la clôture en planches devant la colonnade du Louvre, un paquet extrêmement lourd et contenant un tronc d’homme séparé de la tête et des cuisses. On distingue une plaie sur la poitrine, et la fraîcheur de cette plaie indique qu’il n’a a pas plus de 24h qu’elle a été faite. Deux draps enveloppent le tronc ; l’un est marqué « PC », l’autre « AD ». Les deux serviettes portent « AD, n°30 » ; et la chemise, marquée aussi « AD », a deux déchirures sur le côté gauche de l’estomac et au col. Le soir du même jour, le factionnaire du pont Louis XVI, prévenu par un passant, trouve près du fossé qui borde le pavillon du côté du pont un paquet qui n’est ouvert qu’au corps-de-garde, et qui contient deux cuisses avec leurs jambes. Une redingote coupée à coups de ciseaux et percée à la même hauteur que la chemise marquée « AD » dont le tronc était revêtu, une couverture de laine et deux serviettes marquées « AD, n°30 » se trouvent dans le même paquet. Tous ces débris sont transportés à la morgue. MM. Chailly et Brechet, hommes de sciences, reconnaissent qu’ils appartiennent au même corps. La séparation de la tête et des cuisses a été faite avec beaucoup d’efforts ; les chairs sont dentelées. Il parait que l’homme a été assassiné revêtu de sa chemise et de sa redingote. On reconnait, par le rapprochement des membres et par l’état des articulations, que l’homme assassiné était boiteux. La veuve Leblond, qui vend des livres dans une échoppe placée près de la grille de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, a aperçu le 9 novembre, à 20h00, un homme en habit bleu ou vert portant un paquet blanc qui paraissait très lourd. On fait mouler la tête de l’homme assassiné, on fait son portrait de face et de profil, et pendant un mois toutes les recherches sont inutiles.

Depuis plusieurs jours, la femme Calamare est sans nouvelles d’Auguste Dautun. Etant blessée, elle n’a pas pu elle-même lui rendre visite. Elle est inquiète. Dans les premiers jours de décembre, un ami lui parle de l’assassinat dont tout Paris s’occupe, elle fait le lien avec Auguste. Elle court frapper à la porte de ce dernier, qui demeure au n°79 de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois. Silence. Elle court à la morgue. A la préfecture, on lui montre le buste de Dautun, qu’elle reconnait. La police se rend au domicile de la victime et découvre des papiers dispersés, quelques vases empreints de sang, le plancher lavé. Le 16 décembre, pendant que le commissaire de police constate l’état des lieux, Charles Dautun se présente dans la chambre. Il prétend vouloir prendre des nouvelles de son frère qu’il croyait à la campagne. Il semble découvrir la mort de ce dernier. Le commissaire est sceptique. Il perquisitionne son domicile et ne trouve rien. Depuis le 15 novembre, il vit avec son cousin Girouard, qui a été abandonné par sa femme. Le commissaire apprend que Charles Dautun possède un autre domicile, rue Mouffetard. Nouvelle perquisition inutile. Toutefois, le logeur déclare que le 14 novembre, Charles lui a vendu des effets qui sont reconnus pour appartenir à Auguste Dautun. Diverses personnes déposent, les unes pour avoir acheté du linge, les autres pour avoir transporté avec Charles divers objets tirés de la chambre de son frère.

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Lors de son interrogatoire, Charles va s’empêtrer dans différentes versions. Dans un premier temps, Charles accuse Girouard d’avoir assassiné Auguste parce que celui-ci avait refusé de lui prêter de l’argent. Deuxième version, il a accompagné son cousin chez Auguste. Lorsque celui-ci a ouvert la porte, Girouard l’a frappé à mort. Les deux criminels sont sortis déjeuner et sont revenus à la nuit tombée pour découper le corps. La plupart des effets ont été pris par leur cousin. Troisième version, Charles n’a fait qu’assister au meurtre de son frère aîné, commis par deux autres personnes dont son cousin Girouard. A toutes ces versions, un élément commun : Charles a menti en prétendant tout ignorer de la disparition de son frère. Le président du tribunal s’énerve : quelle est la bonne version ? Vous étiez trois, vous étiez deux, vous étiez seul ? Petit problème, Charles Dautun est incapable de décrire le soi-disant ami amené par Girouard pour commettre le meurtre. Le cousin est à son tour interrogé et il nie tout. Le 8 novembre (jour du meurtre), à 8h00, il était avec sa femme, au n°320 de la rue Saint-Honoré. Quant à sa blessure à la main, il se l’est faite avec un verre cassé dans un café ; déclaration confirmée par le garçon de café. Le 21 décembre, se comprenant perdu, Charles Dautun change de stratégie. Il avoue le crime. Il attribue le meurtre à sa passion pour le jeu. Il reconnaît également être l’assassin de la dame Vaume, sa tante, survenu le 16 juillet 1814, et raconte les détails de ce premier assassinat. Jeanne-Marie Dautun, a été retrouvée morte, baignant dans son sang, chez elle, rue de la Grande-Batelière, par son valet. Girouard est innocent. Charles conduit le commissaire de police chez l’orfèvre auquel il a vendu l’argenterie de son frère. Puis il revient ses déclarations et accuse de nouveau son cousin Girouard, en justifiant qu’il cherchait à le protéger. Girouard est à nouveau interrogé. Il ne connaissait pas Mme Vaume. Il a vu Auguste pour la dernière fois le 9 octobre, après lui avoir demandé de l’argent. Le président s’interroge : comment Charles a-t-il pu décrire dans les moindres détails les deux assassinats s’il n’en est pas l’auteur ou le témoin ? Ils auraient appris ces détails par les journaux. Faux ! Ils n’ont jamais été divulgués à la presse.

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Le président n’est pas dupe ; tous les témoins le reconnaissent. Les commissionnaires que Charles a sollicités, le 16 novembre, pour déménager les biens d’Auguste jusqu’au meublé de la rue Mouffetard reconnaissent leur client et les meubles. Mme Edon confirme avoir loué deux chambres à Charles qui s’en servait de garde-meubles et non de logement, ce qu’elle avait trouvé curieux. Mme Lallemand reconnait avoir acheté des draps pour 48 francs. L’orfèvre Duval a déclaré avoir acheté une montre pour le prix de 66 francs et une fleur de Lys à un certain M. André le 16 novembre. Mme Gerbu a acquis pour 194 francs d’argenterie de 8 novembre. Melle Conrad, femme de ménage de Charles, déclare que son patron transportait les soirs des 9, 10 et 11 novembre de gros paquets. Elle se souvient aussi d’un énorme paquet de linge sur lequel figurait les initiaux « AD » que son patron fit transformer en « CD » et d’avoir vu ce dernier brûler des papiers dans la cheminée. Dautun s’accroche à un alibi qui n’en est pas un et continue d’accuser son cousin. L’avocat-général Girodet s’énerve. « Accusez-vous également Girouard du meurtre de votre tante ? ». Ce qui est curieux c’est que Mme Vaume, comme Auguste Dautun, ont été tués d’un coup de couteau à la gorge et d’un autre à l’estomac, que tous les deux ont été tués le matin avant leur petit-déjeuner et dans les deux cas, bien que n’ayant jamais entendu parler de ces meurtres qui agitaient tout Paris Charles Dautun soit venu prendre de leurs nouvelles. L’accusé provoque l’indignation de l’assistance en accusant l’ex-mari de sa tante, le Dr Vaume, d’être l’auteur de ces deux crimes.

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Le 24 février 1815, le verdict est rendu : Charles Dautun, âgé de 35 ans, lieutenant d’infanterie, est condamné à mort ; Louis-Charles Girouard, 32 ans, ex-employé des postes, est acquitté. Le coupable proteste encore de son innocence, à l’aube du 29 mars, quand le bourreau s’empare de lui sur la place de Grève.

Georges Cadoudal

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Paris vient de trembler ! Une incroyable explosion vient d’ébranler la capitale, en ce soir du 3 nivôse an IX (24 décembre 1800). Un immense nuage de poussière et de fumée plonge les rues dans le noir et le silence. Puis les premiers cris d’agonie et d’horreur retentissent. La petite rue Saint-Nicaise, qui court du palais des Tuileries à la Comédie-Française, est un champ de bataille. Des maisons sont éventrées, la rue est un cratère profond dont les pavés ont volé, déchiquetant les étals de commerçants au passage, des morceaux de corps humains sont mélangés dans un immense charnier sanglant avec ceux des chevaux. L’attentat de la rue Saint-Nicaise, surnommé la « conspiration de la machine infernale » visait à assassiner Napoléon Bonaparte, Premier consul de France. Il en sort sain et sauf. Mais remontons dans le temps.

Le 26 frimaire IX (17 décembre), les Chouans Carbon, Limoëlan et Saint-Régeant achètent une charrette légère à deux roues et un cheval à un grainetier de la rue Meslay nommé Lambel. François-Joseph Carbon est un homme trapu, avec une barbe blonde et une cicatrice au sourcil, âgé de 44 ans. Il a combattu les Bleus en Vendée sous le commandement de Louis de Bourmont ; il est l’ancien domestique du chevalier Limoëlan. Ses complices sont Joseph Picot de Limoëlan, colonel ayant exercé divers commandements en Ille-et-Vilaine, Pierre Robinault de Saint-Régeant, colonel de la Légion de la Trinité-Porhoët. Carbon se présente comme un colporteur ayant acheté une provision de sucre brun qu’il doit transporter à Laval, afin de l’échanger contre du tissu. Pour y parvenir, il a besoin de la charrette et de la jument de Lambel. Celui-ci lui vend l’une et l’autre pour 200 francs. Carbon et ses compagnons les conduisent 19 rue de Paradis, près de Saint-Lazare, où ils ont loué un logement. Là, ils passent cinq jours à fixer un grand tonneau de vin à la charrette avec dix gros cercles de fer. L’idée est de remplir le tonneau de poudre, afin de la transformer en bombe et de la faire éclater sur le passage de Bonaparte. Le 1er nivôse (22 décembre), Saint-Régeant se rend sur la place du Carrousel afin de repérer l’emplacement idéal pour la machine. Il choisit la rue Saint-Nicaise, au nord du palais des Tuileries, près de la rue Saint-Honoré, plus ou moins en face de l’actuelle place du Théâtre-Français.

Le 3 nivôse, en fin d’après-midi, Carbon et Limoëlan, qui ont endossé des blouses bleues de charretiers, harnachent la jument à la charrette et la conduisent, Porte Saint-Denis, dans la banlieue nord de Paris. Dans un immeuble abandonné, les deux hommes chargent la poudre dans le tonneau, puis ils se rendent avec leur chargement rue Saint-Nicaise. Limoëlan traverse la place du Carrousel et rejoint son poste, près de l’hôtel de Longueville, d’où il pourra lancer à ses compagnons le signal convenu pour la mise à feu. Carbon a arrêté la voiture devant la boutique d’un limonadier, le « Café d’Apollon », où sont attablés une vingtaine de clients. Saint-Régeant aperçoit une fillette de 14 ans du nom de Marianne Peusol, dont la mère est marchande de quatre-saisons près de la rue du Bac. Il donne à l’enfant 12 sous pour tenir la jument quelques minutes. Tout en fumant sa pipe, il arpente la rue dans l’attente du signal de son complice.

A 19h, inconscient du danger qui le menace, certain que sa police a neutralisé tous les complots contre sa personne, Bonaparte détendu et fatigué, se laisse convaincre par Joséphine de se rendre à l’Opéra pour assister à la première représentation en France, de l’oratorio « Die Schöpfung » (la Création) de Joseph Haydn. Le carrosse de Bonaparte est précédé par une escorte de cavaliers de la Garde consulaire. Les maréchaux Jean Lannes, Louis-Alexandre Berthier et Jacques Law de Lauriston accompagnent le Premier consul. Un second carrosse conduit son épouse, sa belle-fille Hortense de Beauharnais et sa sœur Caroline. Le carrosse de Bonaparte, conduit par César, légèrement alcoolisé, passe la rue Saint-Nicaise et entre dans la rue Saint-Honoré. Limoëlan panique et oublie de lancer le signal à Saint-Régeant qui perd ainsi une à deux minutes. Quand le chef des grenadiers de la Garde consulaire passe devant lui, Saint-Régeant allume la mèche et s’enfuit. Une épouvantable explosion de poudre enflammée, mêlée de mitraille, ébranle tout le quartier, pulvérisant la petite Peusol et la jument. Ne restent plus que des gens hagards, aux visages noircis, aux vêtements en lambeaux, qui s’enfuient comme ils peuvent. Vingt-deux personnes sont portées manquantes : des consommateurs du café et des passants. Au total, l’attentat fait 22 morts, une cinquantaine de blessés graves, 46 maisons de la rue sont détruites.

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Fouché_Joseph_1759_1820Les portes de Paris sont filtrées avec soin. Au ministère de la Police, quai Malaquais, Joseph Fouché, le pape du renseignement, en collaboration avec le préfet de la police, Dubois, fait rassembler par ses hommes les restes de la jument et de la charrette sur la scène de l’explosion. A partir de ces éléments, la police interroge tous les maquignons de la capitale. La piste conduit à lambel, puis à Carbon et ses complices. Ces preuves innocent les Jacobins, piste privilégiée par Bonaparte. L’attentat a été financé par les Anglais et réellement organisé par le chef chouan Georges Cadoudal, un colosse breton. Carbon se cache chez Melle de Cicé, rue Cassette, puis chez Mme Guyon de Beaufort, une voisine, avant de rejoindre le couvent de la rue Notre-Dame-des-Champs où la mère supérieure lui réserve une chambre au 3e étage. Au bout de deux semaines, crevant d’ennui, Carbon commet l’imprudence de sortir. Immédiatement reconnu par un policier, il est filé jusqu’au couvent. Le 18 janvier 1802, la police de Fouché tambourine à la porte et fouille sans ménagement. On embarque la mère Duquesne, supérieure du couvent, Mme de Beaufort et ses deux filles, la mère et les sœurs de Limoëlan ainsi que Melle de Cicé. Dix jours plus tard, Saint-Réjeant est reconnu rue du Four, suivi et arrêté dans sa chambre 136 rue d’Aguesseau. Le 3 avril 1801, le tribunal criminel prononce la peine de mort et tous deux sont exécutés place de Grève le 20 avril 1801, après un bref procès. Le tribunal acquitte la mère supérieure et les sœurs, qui resteront cependant quelque temps dans les geôles de Fouché. On annoncera que Limoëlan s’est jeté dans la Seine. En réalité, le Breton reste caché durant quatre mois dans les caves de l’église Saint-Laurent avant de retourner en Bretagne en se faisant appeler M. de Clorivière. Puis, il embarque clandestinement à Saint-Malo pour l’Amérique, se fait ordonner prêtre en 1812 et devient le curé de Charleston en caroline du Sud. Il mourut en 1826 après s’être souvent fait huer pour ses opinions royalistes.

Même si Napoléon a fait couper la tête des deux exécutants, le bilan policier est maigre. Les années passent. Georges Cadoudal est retourné en Angleterre. Mais à l’automne 1803, Fouché apprend que le Chouan est de retour à Paris. Pourtant, en janvier 1804, Napoléon doit se rendre à l’évidence, la police n’a toujours pas retrouvé la trace de Cadoudal. Le 23 janvier, le Chouan, caché à Paris depuis le 1er septembre 1803, est allé à Dieppe chercher le général Pichegru, l’ancien chef des armées de Sambre et Meuse qui a rejoint le camp royaliste en 1795. Tous deux logent dans une cachette, rue du Puits de l’Ermite. Le principal lieu de rendez-vous des Chouans est l’établissement de Denand, un marchand de vins installé 98 rue du Bac, à l’angle de la rue de Varenne, sous l’enseigne « à la cloche d’or « . Le 25 janvier, l’empereur décide de piéger les Chouans. Napoléon appelle Pierre-François Réal, adjoint de Fouché au ministère de la police. Les instructions de Napoléon sont claires : Réal va choisir quatre prisonniers chouans et les faire parler. Pour cela, il faut les faire comparaître devant une commission militaire qui les condamnera à mort. S’ils ne parlent pas, ils seront aussitôt fusillés. La liste est dressée : Jean Picot, originaire de Rouen, ex-commandant des Chouans du pays d’Auge, surnommé « Egorge-bleus », Lebourgeois, un cafetier de Rouen. Tous deux sont enfermés au Temple depuis un an. Sur la liste, figurent aussi Hervé Piogé et Louis-Charles Desol de Grisolles, ex-compagnons de Cadoudal. Réal, en fonctionnaire zélé, ajoute un cinquième nom : Querelle, ex-chirurgien de marine arrêté depuis quatre mois et vaguement soupçonné d’espionnage. Querelle parle. Pour donner le change, Desol de Grisolles et Piogé sont acquittés par la commission militaire et renvoyés dans leur cachot. Les trois autres sont condamnés à mort. Dans son cachot, Querelle attend son exécution. Il assiste depuis sa fenêtre au départ de ses deux camarades Picot et Lebourgeois, qui seront fusillés à Grenelle. Bonaparte, Fouché et Réal n’attendaient d’eux aucune révélation tant ils étaient engagés. En revanche, ils misent sur Querelle pour démanteler les réseaux chouans. Ils ont vu juste. Rapidement, Querelle, terrorisé explique à Réal que Cadoudal est bien à Paris et raconte comment ils ont embarqué ensemble fin août près de Dieppe, pour gagner la capitale avec une troupe de sept fidèles.Querelle, aussitôt, est embarqué, emmené à Dieppe, et sommé de retrouver les fermes dans lesquelles il a fait étape avec Cadoudal. Il désigne une ferme proche de Saint-Leu, dans laquelle ils ont logé le soir du 30 août 1803. Il y avait donc là sept Chouans : Cadoudal, Villeneuve dit « d’Assas », la Haye-Saint-Hilaire dit « Oison », Labrèche dit « la Bonté », Jean-Marie dit « Lemaire », Louis Picot dit « le Petit » et Querelle. Grâce à Querelle, Fouché va remonter de ferme en ferme et obtenir de chaque paysan le nom de celui qui les a logés la veille. En douze jours, le parcours de Cadoudal entre Dieppe et Paris est reconstitué et tous les fermiers sont incarcérés au Temple avec leurs familles.Cadoudal est donc entré dans Paris le 1er septembre 1803 dans une voiture conduite par le marquis Charles-Auguste d’Hozier, 27 ans, ancien page du roi, établi comme loueur de voitures rue Vieille-du-Temple. Le marquis d’Hozier a caché Cadoudal rue de Grenelle-Saint-Honoré (actuelle rue Jean-Jacques Rousseau), dans son hôtel de Bordeaux. Mais Cadoudal a préféré loger le soir même chez Denand, le marchand de vins de la rue du Bac. Louis Picot est arrêté et torturé par Thuriot de La Rosière, un ancien conventionnel ami de Robespierre prudemment passé chez les Thermidoriens. On lui écrase les doigts, on lui brûle les pieds, on lui propose de l’argent, mais il ne livre pas la planque de Cadoudal. Un autre Chouan, Bouvet de Lozier, livre sous la torture une autre cachette, rue Carême-Prenant. Elle est vide aussi. Paris est placée en état de siège, les portes de la ville sont fermées et l’on promet la mort à qui logera un royaliste. Les journaux diffusent le signalement de Cadoudal : « 34 ans, 5 pieds 4 pouces, extrêmement puissant et ventru, épaules larges, d’une corpulence énorme… ». La police finit par arrêter la logeuse de Cadoudal et de Pichegru, Mme Verdet, rue du Puits-de-l’Ermite. Mais avant qu’elle n’ait parlé, Cadoudal a déménagé vers une autre cachette, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, avec l’aide du marquis d’Hozier. Cadoudal y est terré 20 jours durant avec ses lieutenants Burban et Joyaut.Mais là encore, ils sont les victimes d’un policier physionomiste. Joyaut finit par sortir prendre l’air et est repéré et filé. La police apprend ainsi qu’un autre Chouan, nommé Léridant, a loué pour le lendemain une voiture portant le numéro 53 pour transporter Cadoudal vers une autre cachette. Le lendemain donc, toute la police de Paris n’a qu’une mission : rechercher la voiture n°53.

Les hommes sont si nombreux que l’affaire porte ses fruits. Repérée, la voiture est discrètement suivie par une nuée de policiers en civil qu’elle va conduire tout droit au repaire : le cabaret de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.Les cabarets sont envahis par les hommes de Cadoudal, des guetteurs attablés derrière les fenêtres qui font semblants de boire et ne quittent pas la rue des yeux. D’autres guetteurs se promènent dans la rue, déguisés en commissionnaires, en rémouleurs. Malgré ces précautions, l’escouade qui suit la voiture n’est pas repérée. En haut de la rue, place Saint-Etienne-du-Mont, une portière s’ouvre subitement et, en un instant, Cadoudal s’est engouffré. Les hommes de Fouché l’ont repéré. Ils accélèrent le pas derrière la voiture. Les Chouans les repèrent. Le cocher fouette le cheval et commence alors une course-poursuite à travers la foule qui s’écarte, terrorisée. La voiture descend par les petites rues du quartier de la Sorbonne et dévale la rue Monsieur-le-Prince. Au coin de la rue Voltaire, Cadoudal saute pour fuir à pied, mais il est pris. Le premier poursuivant, le policier Buffet, est tué d’un coup de pistolet. Caniolle, blessé seulement par le fuyard, assène un tel coup de gourdin sur la tête du Chouan, que celui-ci est sonné. En un instant, Cadoudal est ficelé et conduit à la préfecture, devant le préfet en personne. Le haut fonctionnaire n’obtient aucun aveu car Cadoudal se sachant promis au bourreau, ne dénonce personne.

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Ses camarades Burban et Joyaut ont réussi à se réfugier dans le grenier de « La Reine des fleurs », la boutique du parfumeur Antoine Caron, au coin de la rue du Four et de la rue des Canettes. Mais ils sont dénoncés. Caron purge dix mois d’emprisonnement alors que les deux réfugiés seront exécutés avec Cadoudal. Au retour des Bourbons, Caron sera reçu aux Tuileries et pensionné par le gouvernement jusqu’à sa mort en 1831. Pour l’instant, tous les acteurs du complot sont en prison. Le 6 avril, le général Pichegru est retrouvé « suicidé » dans sa cellule du Temple. Le procès s’ouvre le 9 juin, devant la Cour criminelle et spéciale. Avec Cadoudal, sont également condamnés à mort Lajolais, Russillon, Rochelle, Armand de Polignac, Charles d’Hozier, Rivière, Armand Gaillard, Ducorps, Picot, Bouvet de Lozier, Roger, Coster de Saint-Victor, Deville, Joyaut, Burban, Lemercier, Pierre Cadoudal, Le Ban et Mérille. Les sept premiers sont graciés, les douze autres guillotinés le lundi 25 avril.

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